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Interview
Jack Savoretti

«La Suisse? Un grand choc»

Le chanteur anglais Jack Savoretti sort un album solaire et romantique inspiré par l’Italie de son père. Il nous en parle, ainsi que de son éducation à Lugano et de ses erreurs de parcours.

TEXTE
11 mars 2019

Il est Anglais, d’origine italienne et a grandi en Suisse mais Jack Savoretti se déclare passionnément Européen. On sent d’ailleurs que l’auteur-compositeur-­interprète à la voix graveleuse est prêt à conquérir le continent avec son splendide sixième album, Singing To Strangers, dans les bacs le 15 mars. Un disque solaire au romantisme décomplexé enregistré à Rome dans l’ancien studio d’Ennio Morricone, auteur des inoubliables BO de westerns spaghetti de Sergio Leone. Et qu’il défendra le 6 mai au Volkshaus à Zurich et le 7 mai au Palazzo Dei Congressi à Lugano. Charmant et sincère, le beau gosse de 35 ans se livre sans filtre autour d’un café latte dans un bar londonien.

Qu’est-ce qui vous a amené à redécouvrir vos racines italiennes dans ce disque?

Il y a environ trois ans, ma femme et moi avons décidé de quitter Londres avec nos deux enfants. Mon petit garçon venait de naître et on avait besoin de changer d’air. On a déménagé à la campagne, au milieu de nulle part. Et je ne me suis jamais senti aussi Italien! J’avais l’impression d’être un étranger dans ce joli village pittoresque et typiquement anglais. J’ai eu la mélancolie de mes racines italiennes. Mes enfants sont aussi très Anglais. J’avais l’impression de perdre une partie de moi-même et je me suis accroché à tout ce que je pouvais trouver d’italien. J’ai commencé à écouter des disques que mon père aimait, à regarder de vieux films et à éprouver à nouveau du respect et de l’admiration pour la culture de l’Italie. Je me suis mis à composer des chansons et j’ai eu envie de les enregistrer différemment.

Un sixième album pour le chanteur acoustique Jack Savoretti, 35 ans, dont la tournée européenne passe par Lugano (où il a vécu près de dix ans) et Zurich.

Vous êtes parti enregistrer l’album avec vos musiciens à Rome...

Mon groupe est composé de Danois, de Brésiliens, d’Espagnols, d’Ecossais et d’Anglais. Le deuxième jour, ils se sont tous pointés au studio habillés différemment, comme Marcello Mastroianni dans les années 1960. Ils avaient envie de faire un effort parce qu’on était à Rome. Je crois que ce feeling a déteint sur le disque.

C’est un peu l’Union européenne que vous avez convoquée en studio!

Totalement. Beaucoup de gens me demandent maintenant si je suis Anglais ou Italien. Et je réponds: «Non, je suis très Européen». Je suis né en Angleterre, d’un père italien. Mes grands-parents étaient Allemands-Polonais. J’ai vécu une bonne partie de ma vie en Suisse. Je suis aussi Européen qu’on peut l’être. Et j’adore ça. Je voulais que cet album ne reflète pas que la musique italienne. Serge Gainsbourg, Jacques Brel ou Charles Aznavour sont aussi des influences majeures. Il y a un petit côté théâtral et dramatique dans mon interprétation, comme chez ces vieux chanteurs. C’est très européen ce côté auteur-­compositeur-interprète encadré par une grosse production.

Il n'y a pas assez de musique romantique en ce moment

 

Vous avez tourné le clip de «Candlelight » à Cinecittà. Auditionnez-vous pour le rôle de James Bond dans cette chanson au parfum d’Ennio Morricone?

Je ne crois pas que je serai le prochain 007 mais j’adorerais qu’on utilise ma chanson dans ses nouvelles aventures! En Angleterre, de nombreux DJ à la radio disent qu’elle sonne comme la nouvelle chanson de James Bond. Pourtant, je ne pensais pas du tout à ça en la composant. Je visais plutôt l’ambiance de La Dolce Vita ou Le Bon, la brute et le truand. C’est drôle, j’ai beau essayer d’être plus Italien, mon côté anglais revient au galop!

C’est un album très romantique qui ne parle que d’amour...

Oui et c’était intentionnel. Par le passé, il m’est arrivé d’écrire des chansons romantiques mais ce n’était pas voulu. Je racontais ce que je ressentais et certains trouvaient ça romantique, d’autres déprimant. Mais à mon avis il n’y a pas assez en ce moment de musique romantique. Quand je parle de romance, je ne veux pas dire «bébé, je t’aime». Je pense plutôt à l’évocation de choses de la vie quotidienne qu’on affectionne vraiment. J’avais envie de grandeur dans cet album. Comme si après avoir porté un jean et un t-shirt toute ma vie, j’enfilais un beau costard. Je ne voulais pas faire les choses à moitié. Non, c’est un disque stupidement romantique. Et pas seulement au niveau des paroles et mélodies mais aussi de l’orchestration et des sentiments.

Vous avez quitté Londres pour Lugano à 7 ou 8 ans. Pourquoi?

Le job de mon père l’a amené en Suisse. Il voyageait beaucoup pour son travail et ma mère restait à Londres avec les enfants. Le mariage de mes parents battait de l’aile, alors ils ont essayé de le réparer. Toute la famille a donc déménagé à Lugano.

Qu’avez-vous ressenti en arrivant en Suisse?

C’était effrayant, intimidant, différent. J’étais un gosse anglais et je ne parlais pas vraiment italien. J’ai fréquenté une école italienne tenue par des prêtres et où il y avait des filles. Je n’avais côtoyé que des garçons dans mon école en Angleterre. Et là, dans cette institution, on pouvait s’habiller comme on voulait. Il y avait des montagnes, la neige, un lac. Cela peut sembler stupide mais quand on vient de la ville et qu’on a 7 ou 8 ans, c’est un grand choc. Et puis on m’a envoyé à TASIS (The American School in Switzerland).

Et… ?

Je dois dire que je dois beaucoup à cette école parce qu’elle a changé ma vie. Et elle a changé ma famille en mieux. Je m’y suis fait certains de mes meilleurs amis, que j’ai toujours aujourd’hui. Cette école m’a ouvert aux voyages, à la beauté, l’art, la musique, la photo, la poésie. Je lui suis très reconnaissant pour ça. Et c’est là que j’ai découvert la bonne musique. C’est là que je suis tombé amoureux de la musique et que j’ai commencé à en jouer.

Jack Savoretti: «Je dois beaucoup à mon école à Lugano. C'est là où je suis tombé amoureux de la musique.»

C’était un pensionnat?

Je n’étais pas pensionnaire, juste étudiant. Mais c’est un pensionnat donc une institution très internationale. Je crois que parfois les gens se font une fausse idée de la Suisse. Ils pensent qu’elle est fermée, qu’il n’y a pas d’étrangers, pas d’immigration. Oui, les Suisses sont très attachés à leur culture mais la population est très internationale. Dans mon école, on comptait probablement deux Suisses sur 700 gamins. On avait donc des amis du monde entier et on a grandi dans un environnement extraordinaire où l’on apprenait beaucoup sur d’autres cultures. Je suis très reconnaissant d’avoir appris à vivre et être patient avec les autres.

Avez-vous appris à parler italien à Lugano? Combien de temps y êtes-vous resté?

Oui, je parle couramment italien maintenant. Je ne l’écris pas très bien. Je le lis mais j’essaie de m’améliorer par rapport à la qualité de mes lectures. En ce moment, je lis une biographie du cinéaste et écrivain Pier Paolo Pasolini. J’ai vécu en Suisse jusqu’à 17 ans puis j’ai déménagé à Los Angeles et enfin à Londres.

Est-il vrai qu’un directeur de label anglais vous a demandé de changer votre nom parce qu’il sonnait trop italien ? 

Oui, il m’a dit qu’ils seraient obligés de me ranger dans la catégorie «musiques du monde»! Et je lui ai répondu: «Et Frank Sinatra alors?» Ce à quoi il a rétorqué: «Sinatra, c’était Sinatra». Du coup, j’ai quitté la réunion. C’était probablement stupide parce que ce gars avait un succès inouï. Mais je suis tombé sur lui deux ans plus tard au MIDEM, à Cannes, et il s’est comporté comme un gentleman. Il est venu vers moi et m’a félicité pour ma réussite. 

Après avoir quitté votre premier label, vous dites être sorti du droit chemin. C’est-à-dire ?

Je me suis mis à prendre des drogues, à boire, à me comporter comme un imbécile. J’étais un peu perdu, en colère. C’était ma façon de faire un doigt d’honneur au monde entier. Heureusement, mon entourage m’a fait réaliser que je m’apitoyais sur moi-même. Et puis, avoir des enfants a été un moment décisif. Ma fille m’a fichu une claque mais mon garçon a fait pire. Il m’a serré dans ses bras. Cet amour inconditionnel est effrayant parce que tu n’as pas intérêt à le gâcher. Je ne me le serais jamais pardonné.