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INTERVIEW
Louiza Becquelin

«Rien n'est vraiment jamais urgent»

L’illustratrice lausannoise présente dans sa ville une exposition (à voir jusqu’au 6 décembre chez Richterbuxtorf) et dévoile son premier recueil de poésie. Rencontre de Louiza Becquelin, dont les traits et les mots vont droit au but.

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Darrin Vanselow
02 décembre 2019

Louiza Becquelin, (32 ans) dans son appartement de Lausanne: «Mon pseudo, le Rimbaud du Maupas? Un gag!»

La décoration est minimaliste et subtile. L’appartement de Louiza Becquelin sent la création, la nature et la simplicité. Entre les livres de philosophie et d’illustrations, les plantes colonisent les étagères donnant à son salon une allure de jungle urbaine. Aux murs, des cartes postales, des dessins de son père Mix&Remix et des souvenirs de voyage. L’artiste de 32 ans nous ouvre son refuge.

Pourquoi vous êtes-vous levée ce matin?

Je devais envoyer des mails! (Rires) Non, je ne sais pas. Tant qu’on est en vie, on doit se lever, alors je le fais. Mais il est vrai que j’aime beaucoup mon travail et que les projets à venir m’enthousiasment. Je n’ai pas besoin de motivation supplémentaire.

Travail et vie privée sont très liés, votre maison est votre atelier…

Oui, j’ai besoin d’une grande intimité pour dessiner. Si quelqu’un est chez moi, même dans une autre pièce, ça change l’atmosphère et j’ai de la peine à être dans ma bulle.

«Je sens moins cette ombre sur mes épaules d'être la fille de», confie Louiza.

Au sujet de votre nom d’artiste, pourquoi avez-vous lâché le S de Louisa pour le Z?

C’était une coquetterie d’adolescente. (Rires) J’ai choisi ce pseudo quand j’avais 16 ans. Maintenant, ça me crée plus de problèmes administratifs qu’autre chose. Finalement, pour mes poèmes, j’ai choisi de garder mon nom avec S et les illustrations prennent un Z. Mais j’avoue que même quand j’écris à des amis je ne sais plus comment orthographier mon nom. C’est une schizophrénie qui n’aurait pas lieu d’être (rires).

Vous venez de publier des poèmes. Est-ce bien raisonnable en 2019?

J’ai commencé à écrire par hasard en participant au concours du Printemps de la poésie sur les conseils d’un ami. Un soir, j’ai pris ma plume et je ne l’ai plus lâchée pendant plusieurs jours. Puis mes poèmes ont été retenus et j’ai contacté les Editions L’Age d’Homme. Rien n’était réfléchi ou prévu.

Pourquoi avoir choisi la forme très spécifique du haïku, petit poème japonais de quelques lignes?

Le concours imposait cette forme que j’ai bien aimée car ces courts poèmes ont un rythme particulier. Un côté très piquant.

«Mes dessins sont comme un journal intime – sans calcul»

 

Un peu comme vos dessins portés par quelques coups de crayon…

Exactement, c’est très minimal. J’aime ce côté «straight to the point».

Que vous apporte l’écriture?

Ça m’a montré que j’arrive à faire autre chose que du dessin. Beaucoup de gens pensent que mes dessins sont comiques, mais pas vraiment. La poésie m’a permis d’exprimer une autre facette de ma personnalité plus profonde peut-être. A 32 ans, j’ai envie de sortir de cette catégorie du dessin «pouèt-pouèt».

Votre pseudo, le Rimbaud du Maupas, c’est plutôt prétentieux non?

(Rires) C’est né d’un gag avec une amie. Je lui ai sorti ça et je trouvais que ça sonnait bien. Et j’ai utilisé ce pseudo pour le concours parce que je ne voulais pas mettre mon nom. Ensuite, j’ai laissé tombé parce que tant que mes poèmes ne fonctionnaient pas, le nom était drôle, puis quand j’ai vu que ça prenait, ça pouvait devenir en effet prétentieux… Mais ça reste une grande farce.

Et pourquoi dessinez-vous?

J’ai toujours dessiné de manière assez compulsive. Mes dessins n’ont pas de but, ils sont comme un journal intime. Je n’ai pas envie de raconter une histoire ou de faire passer un message. Il n’y a aucun calcul. D’ailleurs lorsque l’on m’a commandé des grands formats pour l’exposition, ça m’a posé problème car ce n’était plus instinctif.

Vos dessins parlent souvent de vous. Vous êtes férue de yoga, de philosophie, citadine, un brin militante, adepte de la décroissance…

Le but de mes dessins n’est pas de montrer qui je suis ou de convaincre les gens. Comme je dessine par instinct, ils reflètent ce qui m’anime. Alors oui, j’adore la philosophie car un des leitmotivs de ma vie est de comprendre nos fonctionnements. Ensuite, pour le côté militante, je le suis de moins en moins car j’essaie surtout d’appliquer les principes qui me tiennent à cœur au quotidien.

Justement, à quoi ressemble votre quotidien d’artiste?

Je me lève à 6 heures et travaille dans la foulée. Je commence par faire mes commandes et je peux m’y plonger pendant des heures en oubliant même d’aller aux toilettes. J’ai un caractère de bosseuse, je suis assez rigoureuse et disciplinée. Ça me permet de prendre du temps pour moi, pour cuisiner, pour aller me balader. J’essaie de vivre un peu plus slow, sans trop de dispersion… Et à côté de cela, j’ai un petit job alimentaire au CHUV qui me permet de sortir de ma bulle et voir d’autres gens.

Comment vous nourrissez-vous?

Je cuisine beaucoup de légumes, de façon très brute et j’évite les produits transformés. J’aime par exemple mettre des morceaux de courge au four et les relever avec un trait d’huile d’olive et des herbettes. Je ne me fais jamais de la viande, mais il m’arrive d’en manger quand je vais au restaurant.

En 2016, vous présentiez une exposition commune avec votre père alias Mix&Remix à l’Espace Richterbuxtorf. Qu’est-ce que cela vous fait de réinvestir ces lieux seule?

Je sens moins cette ombre sur mes épaules d’être «la fille de». Avant, les gens faisaient systématiquement le lien avec mon père et depuis qu’il est parti, ils osent moins. Je suis contente que mon travail soit maintenant apprécié pour sa propre valeur.

Ça a dû passer par l’absence physique du père?

Peut-être, je ne sais pas… J’étais très proche de mon père, mais j’ai aussi cette capacité de faire le deuil des choses. Je me suis laissé du temps pour digérer cette épreuve et maintenant quand j’expose à nouveau dans cette galerie, je n’ai pas cette nostalgie qui me dit «la dernière fois, c’était avec lui…»

Entre vous, il y avait de la compétition?

Non, vraiment pas. Les gens extérieurs nourrissaient cela. Mais nous, on était juste fiers l’un de l’autre.

Vous avez vu votre père vivre du dessin depuis toute petite. Qu’est-ce qui a changé dans ce métier depuis?

Aujourd’hui, je réalise mes commandes sur tablette, celle qu’il m’a laissée. C’est un autre métier, qui peut se faire depuis n’importe où. Lui devait aller livrer ses illustrations en personne à L’Hebdo. Je peux travailler de manière très solitaire et ça me plaît. Par contre, c’est beaucoup plus rapide et je fais en sorte de n’accepter que les mandats avec des délais de l’ordre de l’humain.

C’est-à-dire?

Je refuse généralement les commandes du jour pour le lendemain. Ça bloque la créativité et crée énormément de stress. C’est pour cela que je me suis distanciée de la presse. Devoir être hyperconnectée devenait une source de souffrance. Je ne veux plus subir les appels, les messages, les mails. Et finalement je remarque que rien n’est vraiment jamais urgent.

 


Une expo et un livre

Les dessins de Louiza sont à voir jusqu’au 6 décembre à l’Espace Richterbuxtorf (William Fraisse 6, Lausanne). Son recueil «Tout ce que reflète la nacre» a paru aux Editions L’Age d’Homme.