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«Un album, c'est comme un grand dîner» pour Patrick Bruel

Patrick Bruel est de retour avec un album et deux concerts en Suisse romande. Avant ces scènes, il se confie sur sa manière de vivre et sur ce que cache son légendaire optimisme. Deux billets VIP pour assister au concert de Genève sont à gagner. 

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Patrick Gilliéron Lopreno | Sandrine Gomez
18 mars 2019

Il est musicien, acteur, producteur et joueur de poker: Patrick Bruel est né en Algérie le 14 mai 1959. L'artiste vient de sortir un nouvel album et sa tournée passe par la Suisse.

Ce jour-là, lors de notre rencontre à Genève, Patrick Bruel (59 ans) était un peu fatigué. Il faut dire qu’il est depuis quelques mois particulièrement actif, entre les interviews, le cinéma, sa vie de famille aux Etats-Unis et une tournée qui porte, tout comme son album paru en novembre, le nom bien choisi «Ce soir on sort…». Celui qui est depuis 30 ans l’un des artistes les plus appréciés du public francophone reviendra à Genève pour un concert (quasiment complet) à l’Arena le 11 avril, puis se produira au festival Sion sous les étoiles le 12 juillet.

Comment seront vos concerts?

On a imaginé un beau show. Je vais interpréter pas mal de nouvelles chansons et surtout les anciennes. Je reviens avec bonheur en Suisse, un pays qui m’aime bien. J’avais annulé mon concert à Sion sous les étoiles en 2014 à cause de la pluie, j’espère que cette année le ciel sera clément!

Vous invitez le public à sortir le soir - et vous, vous sortez beaucoup?

En tournée, c’est variable, mais très souvent avec l’équipe et les amis qui sont venus aux concerts, on se retrouve au bar de l’hôtel. Mais il y a impérativement des heures de sommeil à respecter pour pouvoir chanter le soir.

La vie de tournée, vous aimez bien?

J’adore! C’est très reposant.

Vraiment?

Après le concert, on fait la fête, on se couche tard, on se lève tard, on va visiter la ville, on lit des bouquins, on va au cinéma et, le soir, on est sur scène. Quelle belle vie! Et j’aime être avec une troupe, on livre ensemble le meilleur de notre énergie le soir.

Votre nouvel album parle des hauts et des bas de la vie, il est pessimiste et optimiste. Réaliste, en somme?

C’est ça. Un album, c’est comme un grand dîner, avec une dizaine de sujets que l’on aborde, avec des engueulades, des rires, des prises de conscience, des choses que l’on nous apprend; on passe d’un sujet à l’autre. «Ce soir on sort…» a parfois un regard un peu désillusionné sur les choses, mais il parle de réconciliation, il est très optimiste.

Le narrateur de la chanson «Arrête de sourire» est pessimiste et désabusé. On a du mal à croire que vous puissiez l’être?

Je le suis parfois, bien sûr, on n’est pas d’un bloc. Dans cette chanson, je suis le narrateur pessimiste et aussi le personnage optimiste à qui il dit, en gros: «Arrête de sourire, tu me fatigues avec ton optimisme béat permanent.»

Votre bonne humeur, votre caractère ouvert, c’est en partie ce qui plaît au public.

Sans doute. J’ai plus tendance à afficher mes bonnes nouvelles que mes mauvaises, je ne me suis jamais trop étendu sur mes états d’âme, parce que dans mon cas, ce serait indécent. Je suis content d’être à la télé et en concert, c’est donc ça que l’on voit de moi. Mais il y a des choses enfouies moins solaires; elles sont dans l’album. Je pense que les chansons parlent mieux que les artistes.

Vous évoquez le temps qui passe dans ce disque. Est-il plus inquiétant pour une star, qui doit toujours plaire?

Je suis plus angoissé par rapport à mes enfants. Il y a des choses d’eux que je ne verrai pas, ça me frustre et me travaille. Sinon, le temps n’a pas une emprise trop forte sur moi, c’est cool. C’est sûr qu’un artiste est dans un rapport de séduction, mais ça ne me préoccupe pas trop.

Un monument comme vous a-t-il peur de la concurrence des jeunes artistes?

Merci pour le mot «monument»! Dans le sport de haut niveau, d’où je viens, on a peur de la concurrence, car le plus fort prend la place des autres. Un sportif veut être numéro un, l’essentiel n’est pas de participer. Mais dans la chanson, dans l’art, c’est différent. Chaque artiste représente quelque chose de fort pour certaines personnes, parfois pour les mêmes, ça fait bon ménage. Un nouveau chanteur n’empêche pas le public d’aller aux concerts des autres. Si les gens ne viennent pas me voir, ce sera à cause de mon travail qui aura déçu. Et puis, sans avoir voulu faire du jeunisme, cet album a des sons assez contemporains.

Patrick Bruel lors de notre interview à Genève: «Je crois, comme disait Jacques Brel, que 80% du talent, c'est l'envie, et le reste, la sueur.»

Votre formidable succès vous étonne encore?

J’ai eu une belle carrière entre le cinéma et la chanson, tout ce que j’ai fait a été pas mal, j’en suis fier et content. Le public me l’a bien rendu, c’est une belle histoire. Je n’ai jamais fait des choix pour les mauvaises raisons et je n’ai écrasé personne pour réussir. Je viens de tourner un film avec Fabrice Luchini, «Le meilleur reste à venir». Regarder l’avenir positivement permet de rester alerte et vivant, de se projeter, non pas à long terme, ce que je ne fais jamais, mais demain et après-demain.

Vous avez besoin d’alterner cinéma, théâtre et musique?

C’est un plaisir de le faire et que l’on me propose de jolies choses. «Le meilleur reste à venir» est un duo magnifique sur un scénario splendide. J’ai accepté sans me poser de questions, même si le tournage a eu lieu quelques jours après la sortie de l’album.

Votre secret pour durer, c’est la passion, la chance, le travail?

Les trois.

Une carrière comme la vôtre est rare. Il doit bien y avoir quelque chose en plus?

Il faut forcément une part de chance pour que le public vous suive si longtemps, il y a des convergences irrationnelles qui vous échappent un peu. Il faut évidemment travailler, énormément. J’ai fourni pendant deux ans beaucoup d’efforts pour cet album. Dès que je faisais autre chose, je me sentais coupable. L’album est salué, j’en suis heureux. Je crois, comme disait Jacques Brel, que 80% du talent, c’est l’envie, et le reste, la sueur.

Est-ce qu’à un moment votre succès vous a donné la grosse tête ou le vertige?

Non. Je voyais qu’il pouvait me dépasser et je faisais tout pour le ramener à un niveau normal et à de la création artistique. Je suis un auteur-compositeur- interprète qui joue de trois instruments, qui écrit et compose, qui a fait des études; un mec normal! Il fallait revenir à ça, aux fondamentaux. J’ai vécu des choses très fortes, plus d’un aurait pu péter un câble, mais j’étais bien entouré et j’ai eu une bonne éducation.

Depuis plus de deux ans, vous vivez à Los Angeles, où sont établis vos deux fils et votre ex-femme. C’est une source d’inspiration?

Forcément, on baigne dans la musique urbaine et pop. Mais ailleurs, je respirerais aussi l’air avec curiosité. Si j’étais à Genève, par exemple. La vue depuis cette baie vitrée sur ce jardin et le lac est superbe, c’est très inspirant, je me crois devant un grand écran.

Vous êtes chanteur, acteur, joueur de poker et producteur d’huile d’olive. Vous êtes hyperactif ou vous avez peur de vous lasser?

Je ne me lasse de rien, pas même des voitures que j’achète, je les garde toutes! Ça m’amuse de créer, d’entreprendre plein de choses, j’ai toujours été comme ça.

Ce n’est pas trop dur à gérer?

Si, c’est pour ça que je bâille depuis tout à l’heure, je suis fatigué! Il faut s’entourer des bonnes personnes.

On vous dit épicurien. Vous cuisinez?

Je fais des plats pour mes enfants, des trucs marrants, originaux, créatifs. Pour le meilleur et pour le pire! Moi, épicurien? Ça oui! Vous n’allez pas en trouver beaucoup comme moi!

Uniquement sur le web:

Dans la chanson «J’ai croisé ton fils», sur votre dernier album, vous évoquez votre père, et le morceau «Mon repère» est consacré à un ami décédé. Vous aviez besoin de ne pas garder pour vous ces sujets personnels? 

A part la dernière phrase où il est question de mon père, «J’ai croisé ton fils» est une chanson sur la bêtise et l’inutilité de la fâcherie. Jamais une longue fâcherie n’a servi à quelque chose. Un des deux meurt et l’autre se dit qu’ils auraient dû se parler. Au mieux, ils se parlent, mais c’est trop tard. Alors, pourquoi ne pas s’asseoir, peut-être se déchirer et s’insulter, mais se dire les choses. Même si l’on ne s’entend pas, au moins on s’est expliqués. 

Il était impensable qu’il n’y ait pas une chanson sur mon ami le juriste Guy Carcassonne dans cet album. Sa disparition est pour moi une tragédie, un très gros manque. Cela ne retombe pas après presque six ans. Je pensais que cette chanson n’intéresserait que ceux qui l’ont connu, mais elle plaît à tout le monde, elle a un caractère universel, puisque l’on a tous perdu quelqu’un.

Vous parlez aussi d’événements qui ont marqué la France ces dernières années: la Coupe du monde de football et les attentats.

La victoire en Coupe du monde a montré que la diversité de notre pays est notre force. Dans cet album, je me demande ce que l’on fait de cette joie et de cette fraternité qui durent quelques jours avant de disparaître. Pareil pour les attentats: que fait-on de cet incroyable élan populaire de solidarité pour dire non? Combien de temps dure-t-il? C’est un album qui pose quelques interrogations.

La chanson d’amour «Je suis fait pour elle» s’adresse-t-elle à une personne chère?

J’aimerais vous dire oui, mais non. Je l’ai écrite en pensant à une personne qui pourrait parler à une autre, ce n’était pas pour moi. C’est vrai qu’elle paraît très personnelle, laissons le mystère. Si entre-temps je trouve quelqu’un à qui j’ai envie de dire ces mots, ce sera pas mal!

Entre le cinéma, le théâtre et la musique, qu’est-ce qui donne le plus d’émotions à l’artiste et au public?

Avec les concerts, on a une réaction immédiate qui n’est pas comparable avec le reste. Au cinéma, il y a une introspection, si l’on va chercher avec nos sentiments ceux des spectateurs et qu’ils retrouvent à l’écran une partie de leur vie, c’est une très belle réussite. Quant au théâtre, c’est une prise directe en occultant la présence du public. Les trois sont très agréables à faire.