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INTERVIEW
L'ART DE PARLER

«Vous êtes votre meilleur allié» selon Léon Gurtner

Mieux s’exprimer pour s’affirmer et convaincre? Oui, mais comment parler en public et avoir de l’influence? Dans un livre qui vient de paraître, Léon Gurtner donne des clés pour y parvenir, et les met à l’œuvre. Rencontre.

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Charly Rappo
21 janvier 2019

Parler paraît simple… Mais c’est en réalité tout un art, surtout lorsqu’il s’agit d’avoir de l’influence. Un art que Léon Gurtner maîtrise à la perfection. Ancien enseignant, directeur d’un cycle d’orientation puis chef du Service de l’enseignement obligatoire du canton de Fribourg, aujourd’hui à la retraite, il anime des coachings et des séminaires sur la communication orale et a lancé le Club de l’expression, à Fribourg. Il vient de publier Parole, présence, charisme et leadership (Ed. Slatkine), où il donne des conseils à la portée de tous.

Vous-même, quand avez-vous dû être particulièrement convaincant ces derniers temps?

Lors du vernissage de mon livre. Résumer 172 pages en dix ou quinze minutes, ce n’est pas simple et, vu le sujet traité, je devais être efficace.

55% de ce que l’on retient d’un message relèverait du non-verbal visuel (langage corporel, regard…). L’oral est-il vraiment important?

Oui. Il faut travailler les éléments non verbaux, on pourra alors s’appuyer sur eux pour délivrer un message qui gagnera en crédibilité et en impact.

Je dois m’exprimer en public demain, à quoi dois-je surtout veiller?

Pensez à ce que vous savez faire, à ce qui a été source de satisfaction pour vous dans le passé. Vous êtes votre meilleure alliée. Avant de prendre la parole, observez ceux qui parlent, si ce qu’ils disent est logique, intéressant, organisé, vivant, ennuyeux ou captivant. Et s’ils sont sincères. Il s’agit de se demander qui dit quoi et comment.

Comment devra être mon discours?

On convainc par une synthèse des éléments que l’on va présenter. On perd le public avec du bavardage. Il faut captiver, argumenter et convaincre, sans ça on ne peut pas persuader des personnes de faire ou penser quelque chose. C’est très important, même pour des petites prises de parole.

Une préparation est nécessaire?

Il faut répéter plusieurs fois ce que l’on va dire, comme un acteur, seul, à voix haute, dans un endroit calme, si possible devant un miroir.

Dans le non-verbal, que faut-il surtout ne pas faire?

N’avoir aucune expression du visage, ne pas regarder les personnes à qui l’on s’adresse, avoir les bras figés ou ballants, sans gestes qui soutiennent la parole, un ton monocorde, car, très rapidement, le public n’écoutera plus.

Communiquer mal, cela peut nuire à une carrière, et ce quel que soit le niveau hiérarchique?

Oui. On est tous un jour donneur d’impulsion, porteur d’un projet, d’une idée, au travail et ailleurs. Dès qu’on doit convaincre, on est en première ligne. Ceux qui se mettent en retrait ont des capacités, ils doivent croire plus en eux, s’affirmer. Combien de personnes craignent de prendre la parole dans les réunions au travail!

Tout le monde peut s’exprimer comme un politicien?

Certaines personnes ont des prédispo­sitions, mais chacun peut s’améliorer. Forcément, on ne le fait qu’à partir de ce que l’on est. Il vaut mieux regarder ses progrès plutôt que de se comparer à des personnes très à l’aise. Les progrès, même mineurs, aident à gagner en confiance. Il n’est pas nécessaire d’être une star de la parole pour affirmer sa présence et susciter motivation et intérêt.

Ce que vous préconisez peut-il s’appliquer à la vie privée?

C’est un lieu d’exercice privilégié, c’est là que tout commence. Les problèmes surviennent à cause de la difficulté à accepter les avis des autres. Il faut commencer par s’entraîner quand tout va bien, dans des situations sans trop d’enjeux, où l’on a des chances de réussite, pour être prêt dans les moments plus tendus.

Quels conseils donneriez-vous pour l’«elevator speech», ce bref discours que l’on fait dans un ascenseur à son patron pour le convaincre de quelque chose?

Cela implique d’aller à l’essentiel, d’avoir un élément qui captive. Il faut toujours penser à ce que l’interlocuteur a envie d’entendre. J’éviterais de présenter le discours comme un problème, car un responsable en traite déjà beaucoup, mais comme ayant une perspective intéressante, si possible pour lui et pour vous. Ce n’est pas toujours facile, alors il faut miser sur l’enthousiasme et sourire.

Léon Gurtner lors de notre interview, à son domicile fribourgeois: convaincre par la parole, c'est une subtile alchimie entre le fond et la forme, le verbal et le non-verbal.

Vous écrivez dans votre ouvrage qu’un leader ne doit pas être agressif et blessant. Mais certains le sont, notamment au travail.

Il y a beaucoup de souffrance dans le monde professionnel. C’est formidable lorsqu’un leader, en entreprise ou ailleurs, arrive à créer des conditions où chacun est motivé.

Le leader doit dire des mots qui rassurent ceux qui l’écoutent et qui valorisent leur travail, créer des liens qui les rattachent à leur groupe ou à leur entreprise pour qu’ils en soient fiers.

L’oral a-t-il une place suffisante à l’école?

Les plans d’études romands y laissent une part non négligeable. Au niveau bac, «La jeunesse débat» est un dispositif assez systématiquement utilisé au gymnase. Certes, on peut mieux faire au sens de l’entraînement, et des concours de rhétorique seraient bienvenus.

Quelles personnalités trouvez-vous les plus douées oralement?

J’ai une admiration pour le philosophe français Luc Ferry, qui a été ministre de l’Education. Il est brillant dans le fond et dans la forme.

Et en Suisse?

Dominique de Buman tient des propos percutants. Christophe Darbellay, parfois mis à mal, s’en sort fort bien et m’étonne par son calme, tout comme Christian Lüscher. Urs Schwaller et Isabelle Chassot répondent avec intelligence et à propos. Gilles Marchand, directeur général de la SSR, est un très bon orateur, de même qu’Alain Berset.

Les personnalités qui s’expriment le moins bien?

On ne savait jamais si François Hollande croyait ou non à ses propos. Dans son discours sur le rire et la santé, Johann Schneider-Ammann n’a pas lié le non-­verbal au contenu: un échec…

Vous aimez le ski. Convainquez-­nous du bienfait de cette activité.

Quand je travaillais et que je skiais le week-end, je sentais que j’étais boosté jusqu’au mercredi soir.

Le sport, c’est le mouvement, l’aération, le plaisir: trois bonnes raisons de couper avec les exigences du monde professionnel et avec une certaine routine de l’existence. C’est précieux, indispensable.

Vous animez des séminaires et faites du coaching. Vous ne vouliez pas profiter davantage de votre retraite?

C’est une grande richesse de disposer d’un temps suffisant, libéré des contraintes professionnelles, pour pouvoir s’intéresser véritablement à ce que l’on pense avoir développé au cours de sa carrière. Je vis un temps heureux. En plus, j’aime mon jardin, marcher et jouer au tennis.

Côté nourriture, vous nous convaincriez de manger quoi?

Les noix de Saint-Jacques aux truffes. Je ne sais pas les faire, c’est mon épouse qui les prépare. Je les mange chaque fois avec délectation et elles font le plaisir de nos amis. 

Conseils et exemples (dont Donald Trump) sur la manière de s’exprimer

Vous écrivez qu’il ne faut pas s’énerver quand on nous parle mal. Pas facile! Comment y parvenir?
C’est normal d’être blessé par des propos agressants ou malveillants. Le réflexe est de réagir de la même manière. Grave erreur! Si l’on se calme, la personne agressante sera déstabilisée. Premièrement, il faut faire de la respiration ventrale plusieurs fois de suite, cela aidera à ne pas monter en tension. Il faut ensuite dire à l’interlocuteur que ses propos ont sans doute une part de vérité, mais que l’on voit les choses différemment et qu’ils nous blessent. On peut lui dire: «Je suis désolé de vous le faire remarquer et je pense que nous allons terminer là l’entretien parce que je n’ai pas envie de poursuivre dans cette voie.» Le plus difficile est de montrer à l’interlocuteur que l’on cherche le bien, une solution qui ne lui soit pas nuisible ou contraire. 

Que faire si l’on tombe sur de beaux parleurs?
Ces personnes, qui sont dans une forme de manipulation, sont relativement difficiles à détecter parce qu’elles jouent avec la fascination, l’être humain aimant être fasciné. Avec les trois questions (Qui? Quoi? Comment?), on arrive à mieux les détecter.

S’exprimer en public, c’est un peu jouer la comédie?
On devient quelqu’un d’autre. On va peut-être se surprendre, car on vaut plus que ce que l’on croit. 
Les nouveaux médias ont-ils fait évoluer la communication orale? 
Les réseaux sociaux ont dans un premier temps plutôt incité à l’écrit, ce qui est intéressant parce que l’on écrivait relativement peu dans la vie quotidienne et l’on s’est remis à le faire. Mais on a vu l’importance de la vidéo avec prise de parole cette dernière décennie. L’oral est au premier plan. 

Mieux communiquer pourrait être une résolution pour 2019?
Tout à fait. Il faut saisir les situations où des avis ne sont pas partagés pour essayer de s’améliorer, de s’exprimer mieux pour affirmer sa présence. Tâcher de faire preuve d’un peu plus de vigilance et de maîtrise pour tourner la situation au positif dans une option gagnant-gagnant et non pas avec un perdant et un gagnant. 

Avec votre maîtrise de l’expression orale, auriez-vous pu être avocat ou homme politique?
Plutôt homme politique parce que la chose publique m’a toujours intéressé, même si j’ai donné mon énergie à la pédagogie. Mais toute démarche pédagogique d’enseignement fait partie de la vie civique.

Que pensez-vous de la communication de Donald Trump?
Sa manière de s’exprimer n’est pas mauvaise, on voit qu’il est un professionnel des médias. Sur le contenu, on mesure à quel point ses propos humiliants, agressants et détestables générèrent contre lui agressivité et détestation. C’est l’effet de réciprocité: les autres vont réagir en fonction de ce que l’on est, on va retrouver ce que l’on donne.

Le blog de Léon Gurtner