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L'interview

«Elles m'ont sauvé la vie», confie Claude-Inga Barbey

L’humoriste Claude-Inga Barbey publie un recueil de ses chroniques (dix exemplaires à gagner), et se confie sur sa famille, ses parents, la petite fille qu’elle a été, son jardinier, sa vision des écrans chez les jeunes, et le chien de son fils.

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Patrick Gilliéron Lopreno
28 avril 2019

Claude-Inga Barbey devant sa maison en région genevoise: «L'après-midi je fais d'autres choses, parfois du jardinage.»

50 nuances de regrets

Des livres à gagner

Dix exemplaires du livre de Claude-Inga Barbey, «50 nuances de regrets» (Editions Favre), sont à gagner ici.

Comédienne et écrivaine genevoise connue pour son humour teinté de mélancolie, Claude-Inga Barbey (58 ans) publie «50 nuances de regrets», et autant de réflexions tendres et hilarantes sur les travers de notre société. Sur scène, elle a été Monique avec Patrick Lapp dans «Bergamote». Et sur Internet, elle est Manuela, une femme de ménage qui analyse l’actualité à sa façon. A la ville, mère de quatre enfants, dont un ado qui vit avec elle, et grand-mère, elle nous enveloppe de sa voix chaude durant l’interview et nous fait entrer dans sa vie avec une sensibilité et une générosité rares.

Qu’est-ce qui vous inspire pour vos chroniques?

La vie quotidienne. C’est le seul talent que j’aie, de faire des liens entre un visage aperçu, une phrase entendue, une situation quotidienne des gens liée à l’actualité. J’ai toujours pensé que les sermons à l’église devraient être composés de ces trois éléments. Ça parlerait plus. Je crois que la force de mes chroniques est que les gens se reconnaissent, grâce à ces liens. Le talent que j’ai, c’est de les mettre en mots, comme d’autres arrivent à les mettre en images ou en musique.

Vous êtes aussi comédienne.

Je préfère l’écriture, parce que c’est un travail solitaire. Ma condition de mère de famille depuis que j’ai 19 ans fait que c’est très compliqué de travailler à l’extérieur. Et quelquefois on va travailler uniquement pour payer les gens qui gardent les enfants.

Je pensais que votre travail était une passion...

C’est de la passion comme un artisan qui ne sait pas faire autre chose. Donc il y a une nécessité économique et le savoir-­faire. Mais je crois que ça n’a jamais été une passion, mon travail.

Qu’est-ce qui vous motive le matin?

Si j’étais honnête avec vous, je vous dirais pas grand-chose. Me dire qu’il ne reste plus beaucoup de temps avant de mourir. Et ma famille. Je viens d’avoir un deuxième petit-fils il y a un mois. C’est vraiment ce qui me motive, mes enfants et mes petits-enfants.

D’ailleurs, vous vous en occupez?

Pas assez. Je voudrais tellement m’en occuper plus. J’ai ma petite-fille tous les mardis. Et le petit, il est encore trop jeune pour quitter sa mère.

Y a-t-il un moment de la journée où vous écrivez vos chroniques?

Je travaille en général le matin, c’est le seul moment de la journée où j’ai l’esprit assez clair. L’après-midi, je fais d’autres choses, des recherches pour mes portraits, parfois du jardinage. Je me lève très tôt, à 5h45. Donc à 7h30, j’ai fait le ménage, j’ai levé mon fils, j’ai promené le chien. J’écris de 7h30 à 11h30.

Claude-Inga Barbey, chez elle durant notre interview: «J'aime recevoir.»

J’ai vu les belles fleurs dans votre jardin. Le jardinage vous détend?

J’en fais, mais j’ai trop de problèmes d’arthrose, donc j’ai aussi un jardinier qui vient faire les gros travaux. Il est merveilleux, il s’appelle Simon. Un jour, il a passé la tête par-dessus le mur, et il m’a demandé si j’avais besoin d’un jardinier.

Quand je suis arrivée, vous m’avez dit que votre chien était bête...

Je ne sais pas s’il est bête, mais il est sentimental. Il ne mange que quand des gens viennent. Je lui donne son repas le matin, mais il n’a commencé à manger que quand vous êtes arrivée. J’ai dû le chercher à Interlaken, il m’a coûté 2500 balles, tout ça pour faire plaisir à ce gamin qui ne le promène jamais.

Et il va bien, ce gamin?

Il est au collège (ndlr: gymnase dans d’autres cantons) en deuxième. Il est toujours limite, mais il arrive. Je suis très contente, parce que maintenant il passe plus de temps à faire du piano qu’à regarder son ordinateur. C’est un signe de réussite très clair.

Les écrans, ça vous préoccupe?

Ce qui me préoccupe, c’est que les parents n’ont plus le temps d’être avec leurs enfants à cause des conditions économiques. Si une mère commence à travailler à 7h45 et finit à 18h30, comment voulez-vous, quand elle va chercher son gamin à la crèche, qu’elle supporte ses pleurs? Moi aussi je lui filerais mon Natel. C’est le loisir qu’on laisse aux gens pour s’occuper de leurs vieux et de leurs petits qui me fait peur, plus que les écrans. Mon fils m’a parlé d’un reportage sur la Shoah. En réalité, si on regarde par-dessus l’épaule des ados dans le tram, c’est comme lire une encyclopédie.

Quel genre de petite fille étiez-vous?

Je pense que j’étais une petite fille très triste d’avoir été abandonnée, très fragile nerveusement. A l’époque, on soignait aux anxiolytiques, il n’y avait pas encore de psychologues pour enfants dans les années 1960. Mais j’étais très forte, très curieuse et j’ai eu la chance d’être élevée par mes deux grands-tantes, deux vieilles filles qui m’ont sauvé la vie. Elles m’ont donné l’imagination, en me lisant des livres, et m’ont permis de me projeter dans un monde imaginaire qui était moins douloureux que la réalité.

Vous avez été abandonnée?

Mes parents étaient alcooliques et toxicomanes. C’est la police qui m’a extraite de ce foutoir. J’ai d’abord été dans une pouponnière, puis adoptée à 3 ans par les tantes de ma mère. Il y a une chose assez belle, dont je n’ai jamais parlé. Je n’avais aucun lien avec ma mère naturelle. Il y a trois ans, on m’appelle. J’étais en tournage pour la série «Anomalia» (ndlr: pour laquelle elle a reçu le prix du meilleur second rôle). Mon demi-frère me dit: «Maman va mourir.» Pendant tout le trajet en voiture, je me suis dit: «Je vais lui faire payer. Il faut que je lui dise tout le mal qu’elle m’a fait.»

Et qu’avez-vous fait?

Je suis arrivée aux HUG, devant cette créature intubée, dans un coma qui a duré six semaines. Non seulement toute ma haine est tombée, mais j’ai commencé à venir presque tous les jours. Je l’ai lavée, coiffée. La dernière chose qu’elle m’ait dite, avant de mourir, quand j’allais partir à la fin de l’heure des visites, c’est: «Tu ne vas pas m’abandonner ici?» J’ai hésité et je lui ai dit que j’allais rester jusqu’à ce qu’elle s’endorme. Et elle est morte le lendemain matin.

Comment vous êtes-vous sentie?

Ces deux ans où je me suis occupée d’elle, ça a été un cadeau du ciel. J’aurais pu dire non. Mais ma blessure s’est refermée à ce moment-là, avec le pardon. Il a fallu cinquante années pour ça. La petite fille, elle est devenue adulte le jour où sa mère a dit ça à l’hôpital. Et où j’ai fait le choix de rester jusqu’à ce qu’elle s’endorme.

Tout autre chose. Est-ce que vous aimez faire à manger?

Beaucoup. J’aime recevoir. Samedi, il y aura 16 personnes à la maison, toute la famille de ma fille Doris, avec les bébés, et ma famille. Il faut que j’achète une table plus grande, d’ailleurs. C’est très important pour moi, la nourriture, pas parce que je suis une grosse mangeuse, mais parce que ça me rassure énormément, comme les tâches ménagères.

Un repas?

Une charbonnade de bœuf avec de la mayonnaise et des asperges. Mais le gag, c’est que mon fils Marcel est devenu végétarien, et j’ai tout fait. Les galettes de pommes de terre, de tofu, je n’en peux plus!