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L'INTERVIEW

François Busnel: «La lecture m'a sauvé»

François Busnel anime «La Grande Librairie» avec un succès constant. Rencontre d’un dandy libre et enthousiaste, qui vit sa passion de la littérature. Il sera en Suisse les 21 et 23 juin.

10 juin 2019

Journaliste, producteur et réalisateur de films, François Busnel est le digne héritier de Bernard Pivot depuis 2008 avec sa propre émission, «La Grande Librairie», sur France 5. Réalisateur de documentaires (Les grands mythes, sur Arte) et auteur d’un guide des librairies parisiennes, il a fondé la revue America avec Eric Fottorino, pour donner la parole aux écrivains durant le mandat de Donald Trump. Interview d’un amoureux.

Nous nous rencontrons un jour férié. Et vous travaillez quand même? C’est quoi, un jour férié?

Je n’ai jamais considéré que les jours étaient ouvrés ou fermés ni que j’avais un métier. Pour moi, c’est la vie. J’ai la chance d’être occupé à lire, à préparer des émissions, à tourner des films, donc finalement les jours se confondent un petit peu. Là, je rentre de 15 jours aux Etats-Unis pour tourner un film que je réalise. Quand on est en tournage, il n’y a pas de samedi ni de dimanche.

La lecture, comment c’est venu?

Comme quelque chose qui m’a sauvé, littéralement, dans un contexte d’enfance banale, ennuyeuse. Encore que j’étais plutôt du genre hyperactif: je comblais mon ennui avec des inventions diverses et variées qui allaient assez loin sur le spectre qui s’étend de la bêtise à la stupidité, en passant par les gaffes. J’ai pris conscience que les histoires que contenaient les livres pouvaient avoir un effet sur nos vies et déclencher des vocations.

Lesquelles?

A 10 ans, j’ai eu envie de devenir chasseur de baleine. Mousquetaire, c’était un petit peu daté, mais ça ne m’aurait pas dérangé. Un jour, je me suis dit, quand je serai grand, je ferai ça, lire des livres. J’ai su très tôt que je voulais faire du journalisme, parce que j’étais fasciné par des écrivains qui l’étaient aussi.

Un auteur suisse qui vous a touché?

Il y en a un grand pour moi, qui est Nicolas Bouvier, qui a eu beaucoup d’influence sur moi, et que j’ai découvert à 19, 20 ans, et qui m’a vraiment mis sur la route. Et m’a donné l’idée qu’il fallait toujours garder sur soi des petits carnets et consigner des choses, pour soi.

Votre relation avec les Etats-Unis?

Fascination et répulsion, comme pour beaucoup de monde. J’essaie de sortir de tout jugement moral. Bien ou mal, ces catégories, même en lecture, ça ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, c’est que – qu’on le veuille ou non – les Etats-Unis sont le pouls de la planète. Je suis fasciné par les contradictions de ce pays.

L’écrivaine amérindienne Louise Erdrich, dans un entretien à «America», dit que les Amérindiens ont plus besoin de juristes que d’écrivains. D’accord?

Non. Mais là où elle a raison, c’est qu’on a parqué des Indiens dans des réserves loin des endroits qui étaient leurs racines. C’est un petit peu comme si on mettait tous les Suisses dans une réserve au fin fond de l’Ouzbékistan, en vous disant, finalement c’est chez vous. Je ne doute pas qu’il y ait des Suisses Ouzbeks, mais enfin ce n’est pas la majorité.

Et Donald Trump, il a des qualités?

Il a une qualité inouïe, qu’il faut bien lui reconnaître. L’idée de faire America est née très rapidement avec Eric Fottorino, mais avant, j’avais mûri le projet avec quelques conversations, notamment avec Tom Wolfe, journaliste et écrivain. Avant l’élection, à New York, il m’a dit: «Trump est un personnage de roman».

Une anecdote de voyage?

C’est extrêmement banal: l’Acropole à l’aube, en lisant L’Iliade et l’Odyssée d’Homère, quand les touristes ne sont pas encore là et que le soleil commence à vous réchauffer le dos. J’ai un toc, c’est de lire les livres là où ils ont été écrits ou là où ils se passent.

Votre compagne est l’écrivaine Delphine de Vigan. Une évidence pour un passionné de littérature?

Non, ça c’est les mystères de l’amour. Je m’étais juré, pour tout vous dire, de ne jamais mêler vie sentimentale et vie professionnelle, et c’est arrivé, il y a maintenant huit ans, et je suis très content.

J’ai été très touchée par son roman «Les Loyautés». Vous avez lu le dernier, Les Gratitudes?

Il me semble que chaque livre qu’elle écrit est plus fort que le précédent. Je suis très impressionné.

Et vos bagues?

Je les ai toujours portées, et quand j’ai commencé à faire de la télé, on m’a dit: «Non, il faut savoir se tenir, Monsieur, il faut porter une cravate.» Mais la cravate, je ne peux pas. Je pense qu’on peut être très chic et un peu dandy sans avoir besoin de se mettre une laisse autour du cou. En revanche, j’ai cédé sur les bagues. Mais plus ça va, plus j’ai envie de réduire la part entre l’animateur et moi-même. Un jour, j’ai oublié de les retirer.

D’où viennent-elles?

Il y en a une que ma fille m’a offerte, une autre qui est une bague touareg. Les femmes ont une telle supériorité sur les hommes, je le pense vraiment, mais aussi la possibilité de changer quasiment tous les jours de coiffure, d’apparence. Les bagues à l’écran, c’est arrivé par hasard, comme le jour où je suis arrivé avec une barbe, parce que j’avais oublié de me raser.

Un repas rêvé avec un écrivain?

Si je pouvais, je ferais revivre des gens que j’aimais bien. Je ne déteste pas les petits plaisirs de la vie, la cuisine en est un grand, qui se marie très bien avec la littérature. Je demanderais à Jim Harrison de se mettre aux fourneaux, j’ajouterais Jim Fergus, et mon ami Bernard Giraudeau qui a été très important pour moi à une époque parce que nous partagions un même amour des lointains, de la littérature maritime, parce que c’était aussi un bon vivant, et pour la conversation. J’y mettrais la femme que j’aime, pour tout le reste. On pourrait aussi y mettre Kerouac, mais il ne tiendrait pas le repas, il serait bourré dès l’apéritif.

Vous avez déjà mangé avec Jim Harrison?

Oui, très souvent. Je l’ai rencontré en 1999, à une époque où il venait beaucoup en Europe. Jim n’avait pas de voiture, et c’est moi qui le trimballais en France, pour aller déjeuner ou dîner. Plus tard, je l’ai beaucoup vu dans le Montana. Ce qui m’intéresse en tant que journaliste, ce sont les gens derrière les livres. Je ne crois pas du tout que l’œuvre se suffise à elle-même. Ça, c’est une invention de prof. Il faut les voir vivre, les écouter, aller à la pêche avec eux. C’est beau de voir vivre les gens qu’on aime. La littérature sert aussi à développer l’admiration. J’aime aimer.

Vous faites de la voile.

Comment vous savez ça? J’en fais moins parce que la femme que j’aime n’est pas très voile, ni mer. Donc depuis huit ans, je suis un peu un marin à terre. Mais j’adore la voile, c’est le sentiment de liberté totale. Pendant longtemps, entre deux émissions, quand il y avait une contrariété, je prenais le train de nuit pour l’Italie, ou alors l’avion pour la Grèce, je louais un bateau et je partais trois jours. Ça fait un bien fou.