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INTERVIEW
MUSIQUE

«Jamie, n'arrête pas la musique!»

Jamie Cullum se dévoile sans fard dans un nouvel album épatant. Il nous parle de l’histoire de sa famille, de sa remise en question et du soutien de son épouse pendant cette période mouvementée.

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Emilio Naranjo/EPA/Keystone | Getty Images
01 juillet 2019

C’est peut-être la crise de la quarantaine qui a frappé Jamie Cullum. Le chanteur et pianiste de jazz anglais s’est remis en question pour signer «Taller» (Plus grand), un album pop bouillonnant où il met à nu ses doutes et anxiétés avec une pincée d’humour. Il nous en parle dans un club privé londonien.

Vous dites avoir traversé une période turbulente pendant la création de cet album. Expliquez-nous.

J’étais en train de faire un album mais les chansons me semblaient en décalage avec qui j’étais, ce que je ressentais et la vie que je menais. J’ai donc tout jeté – ce qui était assez terrifiant! J’ai traversé une crise de confiance. Je faisais à l’époque des recherches sur l’histoire de ma famille: sur ma grand-mère juive prussienne, son périple à travers l’Allemagne, son arrivée à Jérusalem, où mon père est né, son départ pour le Royaume-Uni. Elle était trop effrayée d’être Allemande et trop effrayée d’être Juive.

J’ai aussi fait des recherches sur ma mère et ses parents birmans et indiens, des gens de couleur qui ont débarqué dans la Grande-Bretagne des années 1950.

Et…

Je me suis demandé comment cela a pu influencer mon éducation. Mes parents n’ont sans doute pas pu être entièrement eux-mêmes en grandissant, et ce par instinct de survie. Comme ils ont eu une existence très turbulente, du fait qu’ils étaient des immigrants de la première génération, ils ont souhaité m’inculquer l’idée que je pouvais devenir qui je voulais. En devenant un homme, puis père et en faisant mon propre chemin dans le monde, j’ai réalisé que pour vraiment communiquer avec les gens je devais exposer ma vulnérabilité, mes luttes et mes difficultés. Cet album est né alors que je découvrais beaucoup de choses sur moi. Ces chansons, c’est moi en train d’essayer de comprendre qui je suis. Ce sont mes notes de travail pour arriver à saisir tout ça.

Jamie Cullum signe son huitième album studio. Le musicien (39 ans), né à Rochford (GB), est marié et père de deux filles, Lyra et Margot.

Votre femme a joué un rôle dans cette démarche, non?

Elle m’a dit: «Oublie un instant la musique. Sois une personne qui s’engage dans le monde, dans l’instant présent.» Je pense être quelqu’un d’assez présent. Mais dans le monde d’aujourd’hui, on encourage les hommes à se montrer plus vulnérables, à parler de leurs sentiments, en particulier entre nous. C’est nouveau pour moi. Je ne sais pas comment c’était pour toi, mais en grandissant on ne m’encourageait pas à faire ça. Donc c’est une bonne chose.

Ma femme m’a conseillé de ne pas seulement garder ça pour la musique, et de le pratiquer aussi dans la vie. Et elle a raison! C’est ça qu’évoque la chanson «Taller». Elle parle d’être côte à côte ou face à face avec ton partenaire, de communiquer avec lui, en te mettant à nu et en disant: «Voilà qui je suis. Vas-tu encore m’aimer?»

Le chanteur et pianiste Jamie Cullum (1 m 64) est en tournée européenne cet été, dont à Vienne ce 9 juillet.

Avez-vous vraiment songé à arrêter la musique?

Oui, bon, ça a l’air très dramatique et pompeux, comme si j’avais envie que les gens me supplient: «Oh Jamie, s’il te plaît, n’arrête pas la musique!»

Je voulais juste m’assurer que je faisais mon métier pour les bonnes raisons, parce qu’être séparé de ma famille n’est pas un choix facile. Et quand je fais de la musique, j’ai envie qu’elle me nourrisse. Pendant un moment, je me suis demandé pourquoi je faisais ça. J’avais envie que mes chansons aient du succès mais j’avais aussi l’impression qu’elles ne communiquaient rien. Je n’avais aussi pas vraiment de plaisir à les écouter. Puis j’ai pas mal étudié le solfège dernièrement – ce que je n’avais jamais fait avant – et j’ai lu plein de bouquins sur la science et l’art. Je me suis dit que je ferais peut-être des études pendant un moment. Bref, j’étais juste un peu perdu. Mais en fait, plein de choses positives ont découlé de ça. Ce n’était pas une période aussi triste qu’elle en a l’air. Je ne savais juste pas ce que je voulais.

Comment est née «Taller», cette chanson que vous décrivez comme la rencontre de Ray Charles et des White Stripes?

Avant tout d’une intention. Le titre et les textes sont venus d’abord. Je réfléchissais à l’époque où j’ai rencontré ma femme (ndlr: l’ancien mannequin anglais Sophie Dahl). Il y avait plein d’articles dans les journaux sur notre différence de taille. J’ai toujours été fasciné par le fait que les gens puissent écrire sur ça sans être gênés. Je ne sais pas, ça me semble étrange…

C’est pourtant un sujet très banal…

Oui, je suppose. Même si je n’étais pas miné par ça, je me suis toujours dit que je pourrais peut-être en faire une chanson. Et j’aimais bien la métaphore, vu que je ne suis pas un homme très grand. Je savais aussi que je voulais écrire une chanson sur le fait de rencontrer quelqu’un qui connaît tout de toi: tes démons, tes soucis, tes anxiétés, le bon, le mauvais. Tu exposes tout à cette personne dont tu tombes amoureux. Et donc pouvoir grandir en toi pour être à la hauteur de cette personne était le thème de la chanson. J’avais envie que ce titre soit puissant musicalement. En musique, l’une des choses qui peut vraiment te faire sentir puissant est un bon groove et un super riff. Quand tu les joues, les riffs te font grandir, ils te font te sentir comme un géant. Alors je me suis dit: «Jouons un riff qui te fasse te sentir grand.»

Dans «The Age of Anxiety» vous évoquez vos anxiétés, de votre carrière à l’éducation de vos enfants. Qu’est-ce qui vous rend le plus anxieux?

L’éducation de mes enfants, certainement. On pense toujours que, d’une façon ou d’une autre, on n’élève pas correctement ses gosses. On applique un principe et puis le lendemain, on lit dans le journal un article qui dit «ne faites jamais ça avec vos enfants ou ils deviendront sociopathes!» Il s’agit donc probablement de mon plus gros souci au quotidien. Cela dit, je pense qu’avec ma femme, on fait les choses plus ou moins correctement. Nos enfants ont l’air de gosses bien, certains jours en tout cas!

Une autre chose qui me rend aussi anxieux, c’est notre incapacité dans notre société à avoir une bonne conversation. La façon dont les réseaux sociaux mènent des conversations ne permet pas qu’elles soient nuancées. Pour s’accorder sur quelque chose et trouver le chemin qu’on devrait prendre, il faut écrire ce que l’on pense et converser. Il ne faut pas avoir peur de dire les choses parce que c’est la seule manière d’avancer.

Et aujourd’hui, à quoi ressemble une journée dans la vie de Jamie Cullum?

Normalement, j’emmène mes enfants à l’école chaque jour, puis je vais les chercher au moins la moitié du temps. Je passe aussi des heures en studio, je viens à Londres pour faire mon émission à la radio (ndlr: il présente une émission de jazz sur BBC Radio 2). Quand je suis en tournée ou fais la promo d’un album, c’est différent. Mais maintenant que je suis davantage installé dans une routine, je compose beaucoup plus. Et si je pense à ma priorité ces vingt prochaines années, c’est l’écriture.

«Usher» sonne comme un hommage évident à Prince. Les textes sont inspirés par une anecdote concernant votre femme. 

Oui, le point de départ était le feeling que tu ressens quand tu réalises que la vie que tu menais autrefois, particulièrement quand tu es un peu plus âgé et as peut-être des enfants, a changé. Ma femme était entourée de bébés à 5 heures du matin et est tombée sur le chanteur Usher à la télévision. Elle s’est dit «wow, je connaissais Usher quand j’habitais à New York». Mais il s’agit bien-sûr d’une chanson d’amour où elle raconte «je te le dis, il n’est pas toi». J’ai imaginé Usher qui apparaît dans un rêve, un rêve psychédélique, et dit «écoute, tout ira bien tant que tu restes proche des gens que tu aimes et qui t’aiment. Assure-toi d’attacher de la valeur aux choses précieuses, comprends qu’il y a de la douleur et de la souffrance dans la vie mais aussi une vérité et de la beauté. Et éclate-toi!» C’est donc une chanson qui est partie de l’idée d’observer ton ancienne vie dans un rêve dingue.