X

Recherches fréquentes

La colère positive

A 26 ans, la chanteuse et productrice valaisanne Oh Mu, alias Estelle Marchi, a fait sa place à Paris. Rencontre dans un café végane de la capitale avec une artiste qui cultive la différence et l’originalité.

PHOTO
Hélène Tchen, Heiner H. Schmitt, Cédric Oberlin
18 novembre 2019

Si tu devais te décrire en un seul mot, lequel choisirais-tu?

Vraiment un seul mot?… Créature.

Quelles différences y a-t-il entre Oh Mu et Estelle Marchi?

Oh Mu c’est un personnage qui englobe toute ma vie, à la fois artistique et personnelle. Mais il y a de moins en moins de différences, car c'est une créature qui veut être la plus authentique possible. C’est sans doute la partie la plus vraie de moi-même. Du coup, ça a des répercussions dans ma vie.

Par exemple?

Avant j’aurais dit des choses uniquement à travers mes chansons, maintenant je n’hésite pas à les dire aussi dans la vraie vie.

Quelles choses?

Beaucoup d’émotions, qu’elles soient négatives ou positives et qui stagnent en moi. Par exemple la colère liée à diverses souffrances, des tabous que je ne sais pas comment expliquer. Donc je me dis qu’en chanson ça serait plus simple et plus important. Ce sont souvent des problématiques assez actuelles, liées à la jeunesse, au genre, à la sexualité, à l’amour aussi tout simplement.

Tu as l'habitude de choquer les gens?

Oui un peu. Peut-être pas choquer mais en tout cas les mettre mal à l’aise, face à quelque chose qu’ils n'arrivent pas du tout à assimiler. Et du coup, je me sens exclue ou ils m’excluent.

«Je suis comme ça. Si tu ne l'acceptes pas, je m'en fous. J'existerais quand même»

Oh mu, chanteuse et productrice autodidacte

Tu as été diagnostiquée autiste Asperger. Qu’est-ce que ça t'apporte?

Plein, plein de choses (petit rire). Le fait de penser de manière différente, ça m’apporte énormément, mais ça peut aussi causer des problèmes relationnels. Et en fait, ça me donne l’impression de pouvoir changer les choses. Greta Thunberg, qui a aussi le syndrome d'Asperger, disait que c'était un super pouvoir…

Greta Thunberg t'inspire-t-elle?

Je l’adore. Elle a décidé un jour de faire tous les vendredi une manifestation pour le climat et de faire la grève scolaire. Aujourd’hui, elle inspire le monde entier. Une autre personne qui m'inspire c'est Alex Honnold, un grimpeur qui fait des ascensions en solo intégral en Californie. Il vit de sa passion mais sans prendre la grosse tête, en restant très sobre. Ce sont des gens assez modestes et qui font bouger les choses.

Quelle musique écoutes-tu en boucle en ce moment?

Les Sex Pistols et les Clash, parce que je suis allée en Angleterre il y a peu.

Quel message veux-tu transmettre à travers tes chansons?

Cette idée que c’est important d’être qui on est et de la manière la plus authentique possible et sans compromis. En montant sur scène je veux dire: «Je suis comme ça et tu l’acceptes ou pas. Et si tu ne l’acceptes pas, je m’en fous parce que j’existerai quand même.» C’est une lutte constante depuis que je suis adolescente, de ne pas me faire aliéner par les autres ou par la société.

Faire de la scène est important?

C’est peut-être le but principal. Quand je compose, j’ai ça en tête: comment je m’imagine sur scène? Qu’est-ce que je veux dégager? C'est aussi un moment de partage.

As-tu des retours de ton public?

Il y a pas mal de gens via Instagram qui m’envoient des messages, ou qui me font des dessins ou alors qui m’envoient des lettres. C’est des choses hyper précieuses. Même des fois, à la fin de mes concerts, des gens viennent me parler longuement. Je suis vraiment hyper contente de ça.

A 26 ans, où en est ta carrière?

(Gros soupir et rires) Je ne sais pas du tout! Franchement je ne me sens pas trop mal. Je suis toujours 100% indépendante mais j’ai un manager et une bookeuse qui me permettent de faire des dates un peu partout. J’espère sortir un clip début 2020. Ce sera un single qui annonce la sortie de mon prochain EP.

Quand as-tu décidé d'être artiste?

Au tout début, je ne voulais pas être artiste, mais astronaute. J’étais hyper fan des planètes. J’avais fait plein d’exposés à l’école sur le système solaire. Après j’ai compris que je n’allais pas faire l’EPFL (gros rire). Mais j'’ai toujours dessiné, toujours créé des choses.

Depuis quand fais-tu de la musique?

D'une manière sérieuse depuis 2016. Mais j'ai fait le conservatoire à Martigny jusqu'à mes 18 ans. Ensuite j'ai appris seule la composition et la production sur mon ordinateur.

As-tu eu d'autres groupes?

Quelques-uns, mais j'étais seulement la chanteuse. Ça ne m'intéressait pas trop.

Comment travailles-tu?

Dans ma chambre, sur mon logiciel de musique, avec mon clavier et un micro. C'est vraiment minimaliste (petit rire).

Que penses-tu des réseaux sociaux?

Je vais commencer par le bien. Je trouve que ça permet aux jeunes de pouvoir s’exprimer et de rencontrer des personnes qui sont comme eux. Je pense à moi quand j’étais en Valais. Internet m'a beaucoup aidée à tenir compte de qui j’étais au-delà de ce que je voyais.

Et le négatif?

J’ai l’impression qu’il y a des choses qu’on ne maîtrise pas encore. Nous devons sans cesse nous montrer sous nos meilleurs jours sur les réseaux. On doit avoir de belles photos, se présenter comme si on avait la meilleure vie. Sur Instagram, on n'expose pas la vraie vie. J’ai envie de montrer que j’ai de l’acné ou que je suis triste des fois. De revenir à des choses un peu plus vraies.

Quels sont ceux que tu utilises?

Principalement Instagram. De plus en plus de monde y est, et je le trouve assez complet. Facebook, malheureusement, est en train de périr; les gens n'y regardent plus trop les choses. Je sais qu’il y a des trucs comme TikTok, mais ça me dépasse complètement. Peut-être que je suis déjà trop vieille! (Gros rire)

Qu'aurais-tu fait si la chanson n'avait pas fonctionné?

Astronaute! Non, certainement travailler dans l’écologie ou un refuge pour animaux. Je ne suis pas sûre que ce soit un boulot qui amène beaucoup d’argent, mais je m’en fous!

Sylvie Castella, 24 ans

Apprentie gestionnaire du commerce de détail au Brico+Loisirs de Matran (FR)

Partir à Paris pour interviewer une personne a été vraiment une expérience incroyable. J’ai adoré parler avec Oh Mu. C’est une artiste simple, ouverte d’esprit et qui ne se prend pas du tout la tête. Si c’était à refaire, je le referais volontiers!

D'où vient le nom Oh Mu?

Dans le manga japonais «Nausicaä de la vallée du vent», les «ömus» sont d’énormes créatures pacifiques qui doivent protéger la forêt. Ils peuvent entrer dans une colère indomptable et détruire des villes entières. «C’est dans cette idée de comment rendre la colère positive, comment l’exprimer et ne pas la garder en soi que j’ai choisi ce nom.»