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INTERVIEW
MUSIQUE

Lomepal: «Le rap est devenu la nouvelle chanson»

Lomepal est de retour avec «Jeannine», formidable deuxième album. Fragile et attachant, le rappeur-skateur parisien nous parle de sa grand-mère «folle» et des angoisses qui demeurent malgré son immense succès.

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Darrin Vanselow
11 février 2019

L'élan de Lomepal à Genève, ici rencontré à la RTS. Il sera en concert à l'Arena, le 16 février.

Il apparaissait grimé en femme sur la pochette de «FLIP» (2017), premier disque certifié platine. Le voici qui se livre à cœur ouvert dans «Jeannine», prénom de sa grand-mère schizophrène à laquelle est dédié son nouvel album. Dans cette collection de titres menés entre rap et chanson, comme dans l’écrin de la RTS où on le rencontre, Antoine Valentinelli (27 ans), barbe négligée et manières délicates, dit les pièges de la popularité, la crainte de s’égarer, la solitude affective. Grandi dans le XIIIe arrondissement parisien aux côtés d’une mère artiste peintre, ce skateur émérite s’étonne d’être aujourd’hui partout célébré. En effet, du jeune public aux fans de hip-hop et jusqu’aux idoles OrelSan et Katerine, on craque pour les rimes désabusées de cette âme écorchée. Une icône que ses amis moquaient hier pour son teint blafard («l’homme pâle») et dont les clips totalisent à présent des millions de vues sur Youtube. Après un concert renversant donné au Montreux Jazz Festival l’été dernier, il engage aujourd’hui une tournée des principales salles de Francophonie. Elle passera par Genève, à l’Arena, le 16 février.

Dans «Ne me ramène pas», le titre qui ouvre votre nouveau disque, vous chantez: «Ça y est, j’ai fini par avoir tout ce que je voulais». Qu’est-ce qui vous fait courir désormais?

J’ai créé le personnage de Lomepal il y a huit ans afin d’y projeter tout ce que je désirais pour ma vie. Je me disais que le succès, l’attention, le pouvoir ou l’argent auxquels j’aspirais, allaient balayer cette sensation de mal-être que j’éprouve depuis toujours.

Quand «FLIP» a cartonné, j’ai soudain obtenu tout ce à quoi j’avais rêvé. Mais ma dépression demeurait, néanmoins. Je comprends aujourd’hui qu’elle ne partira jamais, qu’elle est aussi une force qui me pousse sans cesse à créer. Pour cette raison, je ne me cache plus derrière des textes fictifs. «Jeannine» ne parle que de choses que j’ai traversées, moi ou bien mes proches.

La folie dont souffrait votre grand-mère est le fil rouge de cet album. Pourquoi avoir choisi d’en parler?

A l’origine, je voulais traiter de la folie comme de l’expression d’une liberté, d’un anticonformisme, d’une honnêteté à vif. J’ai mûri ce sujet durant la tournée qui a suivi la sortie de «FLIP». C’était une période curieuse: dans mon métier, je vivais des instants de bonheur immense, et à la fois je sentais en moi s’intensifier ce vide, cette déprime qui vient de loin, peut-être de l’enfance. J’ai voulu m’y confronter. Pour cela, je suis retourné à la source de l’un des traumatismes de ma famille: la schizophrénie dont souffrait Jeannine. Je l’ai peu connue, mais je possédais avec elle un lien particulier.

Qui vous a parlé d’elle?

J’ai longuement interviewé ma mère, avec laquelle je vis toujours, à propos de ma grand-mère folle. De courts extraits de ces entretiens apparaissent dans ce disque. Ça n’a pas plu à tout le monde dans la famille, d’autant que j’avais coupé les ponts avec plusieurs de ses membres. Un de mes oncles est même venu sonner un soir chez nous. Il avait vu une photo de Jeannine sur mon compte Instagram et paniquait à l’idée de ce que j’allais dire à son sujet. Je l’ai rassuré sur mes intentions.

Réaliser ce disque a permis de guérir certaines de vos blessures?

Je ne crois pas (rires). En revanche, je reçois quotidiennement des messages de gens qui me disent combien ils ont été touchés par mes textes. La plupart se croyaient être seuls à souffrir de maux dont ils ne voulaient parler à personne de crainte d’être jugés et soudain ils se reconnaissaient dans les récits que rapportent mes chansons.

«Je suis hanté par l’idée du nouveau, de remettre en jeu»

 

Dans «Plus de larmes», vous rappez: «J’idéalise trop les rock stars, parfois j’ai peur de vouloir rejoindre le club des 27» en clin d’œil à Jimi Hendrix, Janis Joplin ou Kurt Cobain disparus à 27 ans. La peur de mourir vous hante?

J’ai moins peur de la mort que du temps qu’il me reste. Quoi que je sois en train de faire, j’évalue les heures à ma disposition. Je suis également toujours hanté par l’idée du nouveau: nouvelle fille, nouveau projet, nouvelle expérience… C’est un peu le mal du casino: dès que j’ai quelque chose, je le remets en jeu en espérant obtenir plus encore! Il n’y a que sur scène ou en studio que cette angoisse se tait. En concert, je redoute les trous de mémoire et suis donc forcé de rester concentré sur ce que je fais. En studio, je suis immergé dans un processus créatif qui m’absorbe entièrement. Travailler, c’est ce qui me fait le plus de bien, en fait.

«Jeannine» a été en partie composé à Rome. Pourquoi vous y êtes-vous retiré?

Pour la douceur de cette ville et son absence de forte tentation. Mon équipe et moi, on s’y est installés durant trois semaines, en janvier 2018. A peine arrivé, j’ai perdu le téléphone sur lequel j’écris en permanence les bouts de textes que j’utilise pour construire mes chansons. J’ai pris cela comme un signe m’encourageant à repartir à zéro. On vivait et travaillait dans un appartement très lumineux. On se sentait tous proches, et on essayait chaque jour de nouvelles choses. J’étais bien là-bas. Paris et mes histoires de cœur sans issue me paraissaient si loin...

Dans «Jeannine» vous privilégiez le chant et la mélodie au rap. Qu’est-ce qui vous a poussé vers ce choix?

Enfant, déjà, j’adorais chanter. «Sous l’océan», tiré du dessin animé «La Petite sirène», était l’un de mes airs préférés. Quand j’ai commencé à rapper à l’adolescence, très peu d’artistes hip-hop osaient encore chanter. De plus, j’étais tellement nul au début, que j’ai surtout travaillé mon phrasé et mes rimes durant des années, jusqu’à devenir bon. Mais j’étais encore trop timoré pour oser me lâcher complètement, même si j’écoutais beaucoup de rock ou de pop que je découvrais par le biais des vidéos de skate que je visionnais constamment: The Strokes ou Mac DeMarco. Puis est venu le moment où j’ai trouvé le rap limité. Ayant gagné en confiance, j’ai voulu créer des titres comportant plus de mélodies et d’arrangements. Cette envie était déjà présente sur «FLIP». Elle est davantage encore affirmée sur «Jeannine».

Lomepal (Antoine Valentinelli), 27 ans, lors de notre interview à Genève.

Pensez-vous qu’on puisse tout mélanger avec le rap?

Absolument! C’est la force de cet art. Joignez-lui du jazz, de la pop ou de la musique électronique et le rap s’enrichit de toutes ces influences ou couleurs musicales. Aujourd’hui, ce genre incorpore toujours plus de mélodies. Il est devenu la nouvelle chanson. Prenez OrelSan (ndlr: présent sur le titre «La Vérité»), le duo PNL ou MHD: ces artistes font-ils du rap au sens où on l’entendait il y a encore dix ans? Non. Pour moi, le rap est aujourd’hui une musique adulte, mondialisée et dédiée au plus grand nombre, exactement comme l’est le rock.

Vous n’avez jamais succombé à la tentation du «bling-bling» toujours présente dans l’imagerie du rap. Une raison à cela?

Je ne me reconnais pas dans cette esthétique. Je suis quelqu’un de simple qui déteste le gaspillage et que le luxe n’intéresse pas. A choisir, je préfère déjeuner dans le petit kebab où j’ai mes habitudes, plutôt que dans un restaurant branché. J’éprouve de la culpabilité vis-à-vis de l’argent que je possède. Maintenant, ce qui m’intéresse, c’est aider.

Comment appréhendez-vous cette nouvelle tournée qui passera par la Suisse, à l’Arena de Genève, ce 16 février?

Comme la suite d’une aventure menée avec mon équipe, des gens extraordinairement doués que je suis fier d’avoir à mes côtés. Avec eux, j’ai compris que le succès ne vaut que s’il est partagé.  Ensemble, on a imaginé une scénographie ambitieuse mise au service d’un spectacle audacieux. Le public va aimer, j’espère. Cette tournée sera aussi l’occasion de skater chaque jour. C’est ma grande passion depuis toujours. J’ai dû la provisoirement mettre de côté en raison du froid et d’un planning beaucoup trop chargé. Pour me rattraper, je veux «rider» chaque ville visitée. Ce sera ainsi l’occasion de retrouver des amis skateurs à chaque nouvelle étape. À Genève: l’équipe de Colors Records qui m’avait fait découvrir le skate-park de Plainpalais il y a deux ans. J’avais adoré!