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Interview
SARAH MARQUIS

«Je suis née exploratrice»

Des milliers de kilomètres à marcher dans les montagnes, les déserts, les forêts du monde. A ne faire qu’un avec la nature. Sarah Marquis revient de Tasmanie avec un livre, «J’ai réveillé le tigre». Rencontre en forêt.  

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darrin vanselow
08 juillet 2019

L'aventurière Sarah Marquis, 47 ans, et 25 années d'expéditions en solitaire dans le monde et la nature.

Le rendez-vous est donné au centre-ville de Montreux en cette fin mai, mais nous n’y resterons pas longtemps. Une fois que nous repérons Sarah Marquis, bien campée sur ses bottes à talons, elle s’empresse de sauter dans la voiture et de nous guider vers les sommets. Direction les Avants (VD), pour prendre de la hauteur et se rapprocher de la nature. Nous allumons le GPS et là, il nous indique l’itinéraire à emprunter… à pied!

Serait-il de mèche avec l’exploratrice? Premier éclat de rire, les présentations sont faites.

Après quelques minutes de route, nous parquons le long d’une route forestière. Un tas de bois coupé servira de décor pour notre interview avec l’aventurière suisse qui vient de publier son septième ouvrage, J’ai réveillé le tigre. Tasmanie, épreuve initiatique dans l’Ouest inexploré, aux Editions Michel Lafon.

Nous nous rencontrons au-dessus de Montreux, aux Avants. Pourquoi avoir choisi ce lieu?

Parce qu’il peut nous offrir un peu de dégagement et un point de vue sur le lac pour passer un bon moment ensemble. Je préfère ça à une discussion dans un restaurant… 

Vous venez marcher souvent ici?

Non pas vraiment. Je pars souvent de Montreux jusqu’à la Dent de Jaman pour m’entraîner, sans toutefois m’arrêter dans ces petits villages. C’est donc une belle découverte pour moi.

Un an après votre retour de Tasmanie, comment vous sentez-vous?

Bien! Je me suis remise de mon épaule cassée, j’ai construit une «tiny house» et ai écrit J’ai réveillé le tigre. L’année a été bien remplie.

Cette expédition, dans les forêts humides tasmaniennes, a eu une saveur particulière pour vous, racontez-nous…

J’ai eu une semaine de mise en bouche magistrale avec du soleil et des paysages à couper le souffle le long de la côte. Et puis, au moment où je me suis dirigée plein nord dans la forêt, j’ai eu de la pluie durant trois mois. La terre la plus proche au sud est l’Antarctique, ce qui explique cette météo difficile.

Dans ce voyage, vous avez été confrontée fortement à la peur de la mort…

A chaque expédition, il y a des paramètres difficiles. Avant la Tasmanie, j’ai fait de la survie complète dans le bush australien. J’y ai connu la faim et ai perdu douze kilos en trois semaines. En Tasmanie, j’ai senti cette atmosphère de bout du monde, quasi préhistorique. Il y a de la beauté certes mais la forêt primaire est composée d’arbres géants centenaires qui forment une canopée et empêche la lumière de pénétrer. La mort rôde au sol.

«J’ai connu la faim et perdu douze kilos en trois semaines»

 

Comment gérer ce sentiment?

Il n’y a pas de recette miracle. Je pense que mes 25 ans d’expéditions m’ont permis de survivre à cette expérience-là. J’ai vraiment dû ouvrir de nouvelles portes en moi pour avancer. Quand je suis dans une situation difficile, j’adopte la technique du salami qui consiste à fragmenter les heures qui s’écoulent en petites tranches avec des mini objectifs à chaque fois. Ça permet de ne pas se laisser décourager par mon «petit diable intérieur». Il faut faire un pas après l’autre. C’est un des nombreux outils que j’ai appris pour gérer mon mental.

Qu’est-ce qui est le plus dur à apprivoiser, la nature sauvage ou l’esprit? 

Comme on est la nature, il n’y a pas de dissociation. Il n’y a pas l’humain d’un côté et la nature de l’autre. Nous sommes un tout connecté. Et je pense que la plupart des maux de notre société viennent de cette séparation. L’exploration de la nature sauvage a donc été de pair avec l’exploration de mon être. Ma mission de vie est d’être ce pont entre la nature et les hommes. C’est pour cela que j’écris.

Sarah Marquis lors de notre interview au-dessus des Avants (VD): «J'encourage toutes les jeunes femmes à s'écouter, à vivre leurs passions.»

Plusieurs fois au cours de vos expéditions, vous avez dû vous déguiser en homme. Est-ce dangereux d’être une femme qui marche?

S’il faut cacher mes cheveux ou mes formes je le fais pour passer inaperçue dans le décor. Avec les années, j’ai remarqué qu’être une femme est plutôt un avantage. Nous avons ce sixième sens qui nous permet d’être liée à ce qui nous entoure et à lire une situation avec notre instinct plutôt que notre mental. L’homme aura une attitude plutôt guerrière, alors que la femme sera plus connectée à son environnement et son côté divin.

Depuis 25 ans vous voyagez. Vous n’êtes pas mariée, n’avez pas d’enfant. Est-ce que ce choix a été dur à assumer en société?

Aujourd’hui, je fais partie de la famille des «National Geographic Explorers». Peu importe l’étiquette qu’on me colle, je n’en ai rien à faire. Ce qui m’intéresse ce n’est pas ce qu’on pense de moi mais de mes livres. Ce qui me tient à cœur est de planter des petites graines chez les gens pour les inciter à se connecter, à sortir de leur zone de confort. C’est pour cela que j’écris et parle de mes expériences.

Et plus intimement, avez-vous dû faire un choix entre la nature et une vie de famille?

Non jamais car je suis née exploratrice. A 8 ans, je partais dans la forêt avec mon chien dormir au fond d’une grotte. L’aventure est au fond de moi depuis toujours. J’ai simplement suivi mon cœur. C’est ma mission de vie. J’encourage toutes les jeunes femmes à s’écouter, à vivre leurs passions et à ne pas trop se fier aux conseils venant de l’extérieur. Malheureusement, trop souvent, ils ne reflètent que les peurs des personnes.

Dernièrement, vous vous êtes installée dans un petit mayen en Valais. Vous aviez besoin d’un camp de base fixe?

C’est une idée que j’avais depuis longtemps, mais je n’avais jamais trouvé le lieu idéal. Puis, je suis tombée sur ce petit paradis et tout s’est mis en place très rapidement et naturellement. En six mois avec mon frère Joël, nous avons rénové cette petite cabane de 37 mètres carrés. Mais j’avoue que tout cela est le résultat d’un processus et n’est pas anodin. Le fait d’avoir construit ce petit nid représente tout un symbole. C’est un peu mon camp de base.

Vous tenez le lieu secret. Pour vivre heureuse, faut-il vivre cachée?

Oui (rires). J’aime ma tranquillité. Ce besoin d’intimité fait partie de mon équilibre quand je suis en Suisse.

Pourriez-vous imaginer vous sédentariser un jour?

L’aventure est un état d’esprit, pas une consommation de paysages. Et je me suis toujours dit que le jour où mes jambes ne pourront plus avancer, je continuerai de partager ce que mes yeux ont vu.

Comment restez-vous exploratrice en dehors de ces expéditions?

Je fais attention d’avoir des moments pour moi. Je me lève tôt et commence souvent mes journées par de la marche ou du yoga. Même quand je travaille à Paris, je pars courir à 5 heures du matin. Et là, je découvre un autre monde.

L’exploration est la capacité à s’ouvrir au nouveau, sans peur ni préjugé. C’est la manière dont agissent les petits enfants. Il s’agit de retrouver ce dénuement, cette simplicité. Une démarche qui semblenaturelle mais qui n’est pas facile… L’exploration, c’est vivre son authenticité. 

Dans dix ans, où serez-vous?

Pas de plan sur la comète! Je vis au jour le jour. Même si je prépare mes expéditions un an à l’avance, je m’efforce de vivre dans le présent. La vraie présence est la plus belle chose que nous pouvons offrir à notre entourage. 

Depuis un an, vous êtes devenue végane. Pourquoi ce choix?

Je suis végétarienne depuis mes 11 ans. Durant mes aventures, j’ai dû tuer des animaux pour survivre. Des serpents, des lézards, des poissons, etc. Mais, je me suis rendu compte qu’on n’avait pas besoin de produits issus d’animaux pour bien vivre. Et c’est prouvé scientifiquement que de se passer de produits animaliers est bénéfique pour la planète. Donc depuis un an, j’ai gagné de l’énergie. Au quotidien, il s’agit de repartir de zéro, de chercher de nouvelles recettes, de nouveaux produits. C’est une nouvelle aventure très rafraîchissante. Un choix de vie. 

Votre dernière recette?

Des patates douces au four nappées d’une sauce au piment, haricots verts, tomates et lait de coco. J’en ai l’eau à la bouche, essayez-la! (rires)