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INTERVIEW
Fabrice Hadjadj

«Avec Noël, le mythe devient réalité»

Ecrivain, philosophe, directeur de l’Institut Philanthropos et père de neuf enfants, Fabrice Hadjadj nous partage sa pensée sur le mystère de Noël. Au-delà de l’aspect religieux, dans le sillage des contes et de «L’Attrape-Malheur», son premier roman jeunesse.

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Valentin Flauraud
18 décembre 2020
Le philosophe et écrivain Fabrice Hadjadj (50 ans), dans la chapelle de l'Institut Philanthropos qu'il dirige,  à Bourguillon (FR).

Le philosophe et écrivain Fabrice Hadjadj (50 ans), dans la chapelle de l'Institut Philanthropos qu'il dirige, à Bourguillon (FR).

Premiers flocons sur Bourguillon, au-dessus de Fribourg, dans ce jour de décembre. Plutôt qu’un entretien par écran, Fabrice Hadjadj nous a proposé une rencontre à Philanthropos. Dans cet institut européen, en lien notamment avec l’Université de Fribourg, vie intellectuelle, spirituelle et communautaire vont de pair: «L’enjeu n’est pas tant d’acquérir des savoirs, mais de devenir ce que l’on est», résume celui à qui l’Académie française vient d’attribuer le Prix du cardinal Lustiger, pour l’ensemble de son œuvre.

Vous privilégiez les rencontres en chair et en os…

Nous sommes des êtres de chair et notre esprit ne se communique pas seulement par les mots. Notre corps est éloquent, comme nos attitudes et tout ce qui nous livre involontairement. Dans la proximité, il y a une forme d’offrande de soi que ne permet pas internet. Sur les réseaux, on sélectionne ce que l’on veut montrer.

Le mystère de Noël, c’est le contraire de cette virtualisation. La rencontre la plus spirituelle y est aussi la plus charnelle. On se retrouve autour d’un petit enfant, et non devant un écran, on converse autour d’une table bien dressée et non à travers une tablette.

Comment allez-vous fêter ce Noël où justement on ne peut pas se réunir?

Vous savez, à la maison avec mon épouse, nos neuf enfants et notre fille au pair, nous sommes déjà douze! Sans voir personne d’autre, nous sommes une communauté, avec notre petite dernière, Abigaël, pour faire l’enfant Jésus. Le regret est de ne pouvoir accueillir les grands-parents.

Une vraie fête doit réunir au moins trois générations. Si l’on veut célébrer la vie, il faut célébrer la vie reçue et transmise.

La table rassemble, mais elle peut être synonyme d’hyperconsommation…

De fait, très souvent, la consommation des marchandises prime sur la communion entre les personnes.

Au lieu d’une dévotion commune, la table de Noël devient le lieu d’une dévoration extrême, et même une fuite en avant.

C’est-à-dire?

Dès qu’apparaît le moment de fêter la vie, des questions profondes se posent: pourquoi un enfant dans ce monde si dur? Pourquoi donner la vie à un petit mortel, tellement vulnérable? L’obligation de fêter la vie fait surgir l’angoisse et le doute: la vie, si douloureuse, est-elle digne d’être célébrée? Pour fuir ce questionnement, on surconsomme, on s’étourdit, on se divertit. Les rues s’illuminent, mais une lumière s’est-elle allumée dans notre cœur?

Noël, c’est aussi la période des contes…

Oui, fêter, c’est manger et boire ce qu’il faut pour délier les langues, pour libérer des actes d’amour et de parole. Ultimement, Noël se déploie comme une veillée au coin du feu, où chacun peut raconter une histoire. La particularité du conte, c’est de passer par une épreuve de cauchemar, ogres, sorcières, pour arriver au dénouement de l’aube. En cela, la parole du conte correspond à l’esprit de Noël. Elle porte l’espérance.

Même si le conte est de l’ordre de l’imaginaire?

D’où vient notre appétit pour les contes? Ce n’est pas juste un désir d’évasion, ce n’est pas qu’on essaie de se duper. On le sent, en lisant Andersen ou Tolkien: il y a quelque chose qui entre en résonance avec les profondeurs de notre être, quelque chose d’aussi réel et vrai que tout ce qu’on voit de destruction et d’injustice. Quand le monde extérieur nous décourage – c’est spécialement le cas avec la crise globale que nous traversons – le conte vient nous rappeler à cette réalité du cœur, et relance héroïquement notre action.

Et Noël dans tout ça?

A travers la Nativité, ce réalisme du cœur se manifeste comme une réalité extérieure. Voilà un enfant qui naît et qui justifie qu’on continue. Malgré le drame, malgré le péché, malgré les épreuves, cela en vaut la peine. C. S. Lewis, l’auteur de Narnia, dit qu’avec Noël, le mythe devient réalité. C’est le conte qui entre dans l’Histoire des hommes. Et cela nous inspire, nous rappelle que, bien qu’avec une vie ordinaire, on peut être un héros, même si le monde va mal, on doit être quelqu’un de bien.

Pensez-vous que cette dimension parle encore aux gens?

Tous les gens ont un cœur... Bien sûr qu’on s’égare, bien sûr qu’on se décourage, qu’on lâche cette lumière intérieure pour les halogènes ou les projecteurs brillants. Mais on peut toujours retrouver cette réalité intime. Pour cela, il faut rencontrer des témoins, porteurs d’une action ou d’une parole qui viennent la réveiller.

Vous êtes devenu catholique en 1998, mais êtes né dans une famille juive plutôt athée. Que signifiait pour vous Noël?

Nous le vivions simplement comme une fête du calendrier, une fête des enfants. Mon père se déguisait parfois en Père Noël et m’offrait des cadeaux. J’ai donc vécu Noël comme un moment où on honore l’enfant, où on lui dit malgré tout, implicitement, sans pouvoir le justifier: «Il est bon que tu sois né.»

Fabrice Hadjadj: «Nous sommes des êtres de chair et notre esprit ne se communique pas seulement par les mots.»

Comment avez-vous raconté Noël à vos enfants la première fois?

Quand on naît dans une famille chrétienne, c’est comme l’apprentissage d’une langue maternelle. Cela vient petit à petit, à chaque moment d’éveil de la conscience se rajoute une strate, durant toute la vie. Souvent, à Noël, j’imagine un conte, pour que mes enfants soient appelés à redécouvrir cela autrement.

«L’Attrape-Malheur», c’est votre premier roman jeunesse mais aussi votre ouvrage le plus sérieux, dites-vous…

Oui, parce que c’est la première fois que les histoires que j’improvise en tant que papa rejoignent complètement mon travail d’écrivain, mais aussi parce que le conte est un lieu de parole où l’on touche trois générations. Créer cet imaginaire commun, il n’y a rien de plus sérieux.

Qu’en donneriez-vous comme avant-goût?

Disons qu’il y a deux choses. D’abord un drame, celui de l’amour. L’Attrape-­Malheur, c’est un garçon, Jakob Traum, fils de meuniers, qui naît avec un double pouvoir. D’un côté il est invincible, de l’autre il prend sur lui les maux des personnes qu’il aime, mais cela il ne le sait pas… L’autre aspect, c’est une certaine vision du monde. Jakob est né à Rarogne, dans une paisible contrée pouvant faire penser à celle des Hobbits, protégée par un royaume de paysans- soldats. Ce royaume lutte contre un empire où apparaît le monde de l’industrie et de la consommation, et où surgit également, en réaction, le fantasme d’un retour à la pure nature…

Donc des parallélismes avec notre époque?

Oui, c’est évident. Je suis un homme de mon temps et les questions de mon temps vont forcément passer dans mon écriture. Malgré tout, il y a autre chose, qui est de faire droit à cet imaginaire du cœur, et cette trame du conte – la traversée des ténèbres pour aboutir à la lumière.

Pour revenir à Noël, sur le site de Philanthropos (philanthropos.org), vous parlez d’un «Noël de la pensée»…

Le grand enjeu de la formation académique, ce n’est pas seulement former des jeunes pour qu’ils puissent s’insérer dans la société et gagner leur vie. Elle doit aussi leur permettre d’arriver à une pensée lucide, rationnelle, qui assume la science, la littérature et l’histoire, mais qui, en même temps, porte l’espérance. Cette espérance autour d’un petit enfant qui vient au monde dans la pauvreté d’une étable, à minuit, et rassemble l’homme et la femme, les anges et les bêtes, les pauvres et les rois.