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INTERVIEW
INTERVIEW STEVEN OSBORNE

«J'ai beaucoup d'énergie en stock»

Le pianiste classique Steven Osborne est à l’affiche du Zermatt Music Festival & Academy, programmé du 10 au 19 septembre 2020. L’Ecossais évoque le pouvoir de la musique en ces temps anxiogènes, le confinement, ses souvenirs de jeunesse à Vevey et sa passion précoce pour le piano.

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Ben Ealovega, Getty Image
08 septembre 2020
 

 

Que représentent pour vous les concerts dans le cadre du Zermatt Music Festival?

Pouvoir donner un concert en ce moment est fantastique. Je n’ai plus joué devant un public depuis que tout s’est arrêté en mars à la suite de la pandémie. J’ai donné deux ou trois concerts en streaming avec ma femme, qui est clarinettiste. Mais jouer «pour de vrai» devant des gens est très spécial. Je suis très impressionné par le fait que le festival ait eu l’ambition de mener à bien ce projet.

Que peut faire la musique en ces temps difficiles?

Je ne peux parler que pour moi et mes amis, mais je connais beaucoup de gens qui sont obsédés par ce qui se passe, qui sont anxieux à force de se demander combien de temps cela va durer, combien de temps il faudra pour mettre au point un vaccin. Cela peut envahir nos vies. Si la musique, un grand film ou une pièce de théâtre peuvent nous toucher profondément, et pas juste nous distraire, on en ressentira une formidable libération. On peut s’investir dans autre chose, dans une œuvre d’art qui nous nourrit. Quelque chose de spécial et d’intangible se produit quand on vit cette expérience avec d’autres personnes.

Comment avez-vous vécu le confinement? Vous avez donné des cours de piano gratuits en ligne.

Oui, et je continue de le faire parce que j’y prends beaucoup de plaisir. Je fais la connaissance de gens sympas du monde entier. Et puis j’ai le sentiment que je suis doué pour ça et que je donne aux gens quelque chose de précieux. Deux ou trois principes utiles peuvent les aider à pratiquer le piano pendant longtemps. J’ai moi-même pas mal pratiqué mon instrument en préparant ces œuvres. J’ai également appris à accorder un piano parce que le nôtre était dans un état pitoyable et que j’allais donner, avec ma femme, le concert dont je vous parlais précédemment. C’était vraiment fun et en même temps assez dur.

Que vous apporte l’enseignement du piano?

D’un point de vue narcissique, quand je vois un élève progresser grâce à ce que je lui ai appris, c’est très agréable. Et c’est instructif pour mon propre jeu car je suis confronté à des problèmes musicaux qu’il faut résoudre. Je réalise ensuite que cela peut avoir un rapport avec des problèmes que je rencontre moi-même. Je dois écouter certains compo- siteurs que je n’écoute pas souvent quand je suis aux prises avec ces difficultés. J’ai probablement enregistré au moins deux CD parce que j’avais enseigné une œuvre particulière à un élève. Enfin, une raison fondamentale, c’est qu’on passe tellement de temps seul quand on joue du piano. Interagir avec autrui peut être ainsi très utile.

Steven Osborne interprète La Valse de Ravel

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Quels souvenirs gardez-vous de votre séjour dans une famille d’accueil à Vevey lors du prestigieux concours de piano Clara Haskil, que vous avez gagné en 1991?

Je suis souvent retourné voir cette famille, les Huber. Les parents sont décédés. Ils étaient adorables. Le concours Clara Haskil, qui existe toujours, était très bien géré. A l’époque, il était clair qu’on pensait beaucoup aux candidats. Au début de la compétition, on se rencontrait tous au Musée suisse du Jeu, à La Tour-de-Peilz. Cela aidait à briser la glace, à faire la connaissance des gens. Et puis, nous placer dans des familles d’accueil était bien plus utile que de loger à l’hôtel. On sentait qu’on prenait soin de nous. Il y avait tellement de stress pendant la compétition. On pouvait se confier à nos hôtes qui nous rassuraient et nous complimentaient aussi.

Vous êtes-vous senti chez vous dans notre pays?

Oui. Il y avait toute une communauté autour de la famille Huber. Elle avait plein d’amis qui passaient à la maison et qui apportaient presque tous les jours des tartes aux abricots. Des gens juste adorables qui rendaient ma vie plus agréable pendant cette période de stress.

Voyez-vous des similitudes entre l’Ecosse et la Suisse?

Les deux pays tiennent beaucoup à leur indépendance. Nous avons eu un référendum sur l’indépendance de l’Ecosse en 2014 (ndlr: le non l’avait emporté à 55%). Je n’y étais pas favorable. J’ai également l’impression que les petites nations ont souvent un sens très fort de l’identité nationale. En tout cas, je me suis senti chez moi en Suisse et, comme je l’ai dit, j’y suis revenu très souvent pour rendre visite aux Huber quand ils étaient en vie. Et l’endroit est tellement beau. La famille Huber vivait sur les collines, à La Tour-de-Peilz justement. La vue sur la ville de Vevey et le lac Léman y est spectaculaire.

Vous avez, selon vos propres termes, ressenti une «attirance vorace» pour le piano depuis tout petit. Comment s’est-elle manifestée?

Dès que j’ai pu me hisser à hauteur du clavier, j’ai commencé à jouer des comptines. J’ai un souvenir très fort de cet épisode. Petit, je dormais très peu. Je me réveillais à 4 ou 5 heures du matin et je descendais immédiatement au salon pour m’asseoir au piano.

Comment réagissaient vos parents?

Mon père se levait et me ramenait au lit. Finalement, mes parents m’ont averti que je ne pourrais pas jouer avant 7h30. Pendant ces deux ou trois heures d’attente, je m’ennuyais horriblement et j’étais désespéré à l’idée de ne pas pouvoir jouer. C’était comme une pure attraction magnétique, que je ressens toujours d’ailleurs. En grandissant, j’ai eu beaucoup de chance qu’on ne m’ait pas poussé à jouer. Cela n’est jamais devenu une corvée. J’ai conservé le même plaisir d’être assis devant un clavier.

 

«Petit, je me levais à 5h du matin pour aller jouer du piano»

 

 

Vos parents étaient-ils musiciens?

Pas musiciens mais mon père avait l’oreille musicale. Il jouait de l’orgue à l’église et improvisait un peu. Ma mère jouait aussi mais mon père était le plus doué des deux. Quand il improvisait, ce qu’il faisait était magnifique. C’était assez simple mais on pouvait entendre sa sensibilité dans son jeu.

Avez-vous toujours su que vous vous destineriez à ce métier?

En toute honnêteté, je n’ai jamais réfléchi à ce que j’allais faire. Même au conservatoire, je ne me suis pas demandé si j’allais suivre une carrière. J’adorais juste jouer. C’est au moment où j’ai remporté le premier prix du concours Clara Haskil que je me suis dit: «Oh, j’ai quelques concerts agendés maintenant.» Et ces concerts m’ont permis de gagner de l’argent et de subvenir à mes besoins. Puis tout s’est enchaîné.

Vous levez-vous toujours à l’aurore pour jouer du piano?

Non, ma femme ne serait pas très contente! J’ai un clavier électrique si l’envie me prend de jouer au milieu de la nuit. Mais aujourd’hui, je joue rarement pour le plaisir à la maison. Je joue quand je travaille car un concert exige beaucoup de préparation et de réflexion. Le plaisir pour moi vient à l’occasion de ma performance sur scène. C’est comme si j’économisais toute mon énergie dans la perspective de cet instant-là. Et j’ai beaucoup d’énergie en stock en ce moment.

Ecoutez-vous d’autres genres que la musique classique?

En fait, je n’écoute pas beaucoup de classique, en tout cas pas pour me détendre parce que j’associe cela au travail. J’écoute surtout du jazz. J’adore aussi la musique folk, Bob Dylan et Joni Mitchell. Je trouve le dernier album de Bob Dylan absolument incroyable. Quel bonhomme, toujours au top après toutes ces décennies! Je suis aussi fan des Beatles. Une de mes chansons préférées est «Here Comes The Sun». Je l’écoutais quand j’étais gosse.

 Steven Osborne se produira les 11, 12 et 13 septembre 2020, dans le cadre du Zermatt Music Festival

www.zermattfestival.com

Musique à l’honneur

 

 

L'artiste interprétera à Zermatt le «Concerto pour piano No 4» de Beethoven.