«Je suis un dinosaure de Youtube» | Coopération
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INTERVIEW
JULIEN DONZé, LE GRAND JD

«Je suis un dinosaure de Youtube»

Sa chaîne Youtube compte plus de 3,1 millions d’abonnés. Du déjanté au très sérieux, le Genevois Julien Donzé, alias le Grand JD, y jongle avec brio dans tous les registres. Rencontre avec un aventurier passionné, qui s’engage aussi pour la planète.

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Patrick Gilliéron Lopreno
23 novembre 2020

Nous avons rendez-vous en ce lundi matin au parc des Bastions. Un peu en avance, Julien Donzé nous attend aux côtés de son vélo, avec son sac à dos et casquette sur la tête. Discret, posé, sympa – le tutoiement s’impose spontanément – le regard doux et perçant à la fois, et un je-ne-sais-quoi de mystérieux.

Depuis dix ans qu’il s’illustre sur Youtube (legrandjd), il a produit près de 300 vidéos, avec des audiences se chiffrant souvent en millions de vues.

Si ce monteur-cameraman de formation explore avec une insatiable curiosité les lieux abandonnés, il a aussi filmé la guerre à Mossoul, les ravages de la déforestation pour l’huile de palme et les requins menacés par la surpêche.

A quoi as-tu pensé hier avant de t’endormir? Il paraît que ça fourmille dans ta tête le soir…

Oui, toutes les nuits c’est comme ça, je sais pas pourquoi. Ça ne te fait pas ça? Hier soir, j’ai eu l’idée d’un nouveau lieu qui serait sympa à visiter à Lucerne, un hôtel un peu particulier. Mais je ne vais pas en dire plus, car je n’aimerais pas trop qu’on me pique cette idée!

En ce moment, faute de pouvoir voyager, tu mises sur des contenus suisses?

Je me suis rendu compte qu’il y a un potentiel assez énorme ici, que je n’avais jamais exploité. J’ai déjà fait trois grosses vidéos extérieures en Suisse – une rencontre avec Mike Horn, un collectionneur d’armes à feu jurassien et l’exploration du Sonnenberg, l’un des plus grands abris antiatomiques au monde. J’alterne cela avec des vidéos que je fais chez moi, sur les films d’horreur et le paranormal.

Avant l’arrivée du Covid, quels étaient tes projets?

Des tournages animaliers en Afrique, notamment une observation des bonobos en compagnie d’une scientifique, tout au bout de la jungle… Pour y aller, c’est deux à trois jours de trajet, à moto, en marchant et en pirogue. Mais pour l’instant, tout est en stand-by.

Tu n’as jamais peur?

Oui, bien sûr j’ai des craintes quand je m’aventure dans des terrains hostiles comme la jungle. Mais, à partir du moment où tu y es, tu suis ceux qui te guident, tu leur fais confiance. Je ne suis pas très à l’aise non plus en plongée. Pas à cause des requins, mais d’être sous l’eau… Au final, le goût de la découverte l’emporte toujours.

Même quand tu passes la nuit seul dans des lieux réputés hantés?

Le monde de l’invisible m’attire et m’intéresse beaucoup. Il m’arrive d’avoir un peu peur, tout en espérant qu’il se passera quelque chose. Je rationalise aussi énormément. Mais si un jour je filme une dame blanche, je vais peut-être changer de discours, être tétanisé et arrêter tout ça… Quand je visite des lieux abandonnés, ce que je redoute le plus ce sont les humains. Tu ne sais jamais sur qui tu peux tomber, comme quelqu’un sous substances et qui t’attaque…

De tous tes reportages, lequel t’a le plus marqué?

Difficile de répondre. Chaque tournage est incroyable. Il y a quelques mois, je suis allé en Arctique, dans l’archipel de Svalbard… Approcher en paddle des morses, observer les ours polaires, découvrir la ville abandonnée de Pyramiden… C’était magique, en plus avec Mike Horn comme guide! Dans un autre genre, j’étais en tournage récemment avec un chasseur de fossiles en France. Ça m’a renversé le cerveau…

Renversé le cerveau?

Oui, parler des créatures qui vivaient sur terre il y a 100 millions d’années et se sont éteintes, ça remet en perspective notre vision humaine très autocentrée, alors qu’on n’est qu’une espèce parmi d’autres. C’est clair aussi que quand tu as passé une semaine avec les Indiens dans la forêt de Bornéo, dévastée pour produire l’huile de palme, tu feras ultra gaffe ensuite aux produits que tu consommes. En fait, tous mes tournages m’ont changé au fil du temps.

Fini les vidéos déjantées comme «J’aime les licornes»? Tu deviens de plus en plus sérieux?

J’ai simplement évolué. J’avais 20 ans quand j’ai commencé en 2011. Ces vidéos font partie de la genèse, de l’ADN de ma chaîne. A l’époque, si tu veux, l’humour était la seule chose connue sur Youtube. Un jour, en 2017, j’ai décidé de poster ma première vidéo sérieuse, réalisée dans un Mossoul en guerre. Les gens ont beaucoup aimé et je me suis dit: «Waouh, je peux commencer à faire des choses très sérieuses!» Et tout un champ d’action s’est ouvert à moi.

Tu as l’impression d’avoir un rôle par rapport à ton public?

Je ne pense pas avoir un rôle, mais je suis conscient que quelques millions de personnes me suivent et que mes vidéos peuvent avoir un impact. Beaucoup de gens, surtout les jeunes, ne regardent plus trop les médias traditionnels, mais s’informent sur les réseaux. J’essaie donc de faire des vidéos en donnant quelques infos de base sur les sujets que je traite, avec un peu de sensibilisation aussi. Ça me semble important..

J’ai lu que tu te sentais «comme un dinosaure»…

Je suis complètement un dinosaure de Youtube! Un des derniers de mon espèce! 30 ans, tu te dis que ce n’est rien, mais sur Youtube, c’est vieux. Aujour­d’hui, les youtubeurs ont 16–17 ans, ils arrivent sur un terrain tout prêt et connaissent tous les codes. Certains sont déjà hyper professionnels et le public est là. Quand j’ai commencé, tout était encore à construire...

Tu as tout de même 3 millions d’abonnés, soit encore 1 million de plus que l’an dernier…

Certains me suivent depuis mes débuts. La chaîne évolue et c’est aussi un peu l’effet boule de neige. Plus il y a de gens qui vous regardent, plus ça en attire. Mais je reste un dinosaure sur la longévité et pour mes thématiques sérieuses. Apparemment ça plaît, même aux jeunes… C’est un peu leur télé, leur vieux truc!

«Je suis conscient que des millions de personnes me suivent»

Julien Donzé (Le Grand JD)

Comment vois-tu la suite?

J’espère rester encore des années sur Youtube, produire peut-être des plus longs formats, mais je n’ai pas de plan de carrière. Dans cet univers, tout va très vite et on doit s’adapter presque au jour le jour. On ne peut pas publier une vidéo, se dire: «Waouh, elle a fait un million de vues!» Puis s’endormir sur ses lauriers. Il faut enchaîner. Trouver des idées, aller sur place, tourner, faire le montage… C’est beaucoup de travail à un rythme intense, surtout qu’on est seulement deux (ndlr: depuis 2017, il s’est associé avec la journaliste Margaux Fritschy pour créer la société de production Laxar Gang).

Tu as un lien fort avec la nature, mais es-tu végétarien?

Non, mais j’adore les légumes et j’en mange beaucoup. Je suis d’ailleurs inscrit à des jardins familiaux. La viande, j’en consomme de temps en temps seulement. Pour moi, le plus important c’est de manger local.

Que penses-tu du monde actuel?

Le principal problème est démographique selon moi. On est beaucoup trop par rapport à ce que la terre peut nous offrir. C’est juste un constat. Après, je trouve que l’être humain est trop auto­centré. Plus je vieillis, plus j’ai envie de m’installer dans une cabane loin de tout ça. Mais je vis aussi avec mon temps. Une époque assez fantastique, où l’on a accès à tout, et en même temps compliquée. Tout dépend de l’endroit où tu te trouves sur le globe…