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«Penser qu'aux bonnes choses!»

Visite chez le plus vieil habitant de Suisse: Djafar Behbahanian a 115 ans. Ce qui ne l’empêche pas de continuer à aimer voyager.

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Pino Covino
24 août 2018

Djafar Behbahanian adore se poster à cette fenêtre de sa maison. «Beautiful sun», dit-il, alors que les rayons du soleil réchauffent son visage, «beautiful weather». On sent cependant chez lui une certaine fébrilité. Et sa question en anglais à l’attention de sa femme Doris ne se fait en effet pas attendre: «Quand sortons-nous?» Une interrogation qui ne se limite pas à un petit tour dans le quartier. Behbahanian voit plus loin. Il entend par là une croisière jusqu’à Francfort. Ou un séjour thermal à Bad Ragaz. Parfois, il rêve même d’un long voyage de retour vers l’Iran, son ancienne patrie. «Sûrement pas!», l’interrompt sa femme, en ajoutant aussitôt en souriant: «Tu sais que tu n’es plus tout jeune.» Ce qui n’est pas faux: cet adepte des voyages posté à la fenêtre a fêté ses 115 ans il y a à peine trois mois.
Il est ainsi le plus vieil habitant de Suisse et l’un des doyens de la planète. Bien qu’il n’apprécie pas outre mesure le qualificatif de «vieux»: «Je n’aime pas trop cette formule.» Ayant vécu depuis déjà si longtemps et ayant accumulé tant d’expériences, il assure pourtant ne pas sentir le poids de ses 115 années. Même si depuis un an, il utilise un fauteuil roulant pour des efforts plus importants. «Mes genoux ne répondent plus.»
Même après plus de neuf décennies, il n’a pas oublié les grands événements de sa vie, notamment ceux de sa période estudiantine, «mes plus belles années», dit-il. Behbahanian est né en 1902 à Khorramshahr, dans le golfe Persique. Sa mère meurt alors qu’il n’a que 4 ans. Quelques années plus tard, son père, commerçant, l’envoie à Beyrouth au Liban, où il débute des études d’économie à l’université américaine. Ce qui lui laisse beaucoup de temps pour le sport. Il pratique avec passion le football et le basketball. «J’étais aussi un bon joueur de tennis», ajoute-t-il, le regard vif.

L’âme sœur

Soudain son visage s’assombrit quelques instants, ses yeux se tournent vers le sol. Il n’a pas pu terminer ses études et a dû retourner en urgence en Iran: son père, suite à la perte de son bateau et par là même de sa principale source de revenus, n’avait plus d’argent. Djafar Behbahanian conserve néanmoins son optimisme – l’un des secrets, selon lui, de sa longévité: «Ne penser qu’aux bonnes choses!» Il fait donc malgré tout carrière, devient administrateur des finances et précepteur adjoint de Reza Pahlavi, le shah d’Iran. Il voyage à travers le monde entier, notamment à Bâle. C’est là qu’il fait la connaissance de sa seconde femme dans les années 1960: Doris, de bien trente ans sa cadette, y travaille comme correspondante. Le coup de foudre est immédiat, même s’il leur faudra attendre encore un peu avant d’être réunis par le destin alors que s’achève la première vie de Djafar Behbahanian, la révolution islamique le contraignant à fuir l’Iran à la hâte en 1978. Le vol Swissair qu’il espère prendre est bondé, mais l’un des agents de sécurité à bord lui laisse son siège, prenant place au sol. Après son arrivée sur le sol helvétique, la Suisse lui accorde le droit de séjour, ce pour quoi il lui en sera éternellement reconnaissant. Voilà désormais quarante ans qu’il vit ici, sans pour autant disposer d’un passeport suisse. Pour cela, il aurait fallu qu’il apprenne l’allemand. «À 75 ans, ce n’est plus possible», explique sa femme, qui fait cependant tout pour qu’il reste en parfaite forme. Grâce à quoi le Perse a réussi à se bâtir une nouvelle existence à l’étranger à l’âge de la retraite: il s’est occupé d’immobilier aux États-Unis grâce à des fonds que lui ont prêtés des amis banquiers de Bâle

  Djafar Behbahanian n’arrive pas à dater cette photo. «Mais en tout cas, j’étais jeune.»

Les secrets de sa longévité

Djafar Behbahanian a beaucoup travaillé, «many, many years», raconte-t-il. Et d’agrémenter ainsi encore sa formule de longévité: une pensée positive, une âme sœur dynamique et un dur labeur. Quoi de plus? «Pas de cigarette, pas d’alcool, peu de sel et de sucre.» Il s’autorise pourtant à la fin du dîner, qui a commencé à 15 heures, un morceau de tarte aux fraises et deux, trois dattes. Le soir, il se couche vers 18 h 30. Parfois, il se réveille une heure ou deux. «Il aime alors bien discuter», révèle son épouse. Puis il se rendort, en général jusqu’à 9 heures.
À 11 heures, c’est l’heure du petit-déjeuner: des fruits, un croissant avec une fine couche de miel. Un peu de fromage, du porridge et enfin un œuf à la coque pondu par des poules heureuses.
Heureux, Djafar Behbahanian l’est aussi. Remerciant son invité, il lui embrasse spontanément la main, bien qu’il ne le connaisse que depuis deux heures seulement. Il reçoit d’ailleurs beaucoup de visites; notamment de la part de l’un ou l’autre de ses six enfants issus de son premier mariage, disséminés à travers le monde entier et déjà eux-mêmes octogénaires. Lui-même profite de chaque jour. Car, comme il le déclare en guise d’adieu: «Je suis comme une bougie, dont la flamme s’éteint lentement.»