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Agir  sur le monde

Julien Kauer a arrêté ses études pour «changer le monde». Depuis quatre ans, il se bat pour sortir de la misère alimentaire une région du Kenya, grâce aux plantes.

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Julien Chavaillaz
03 septembre 2018

Julien Kauer (30 ans) sur les bords de la Sarine, au cœur de la vieille ville de Fribourg.

Julien Kauer a le regard perçant des personnes convaincues. Sur une terrasse surplombant les méandres de la Sarine, le Fribourgeois chasse d’un geste sûr deux guêpes qui convoitent son sirop. Il parle sans rougir de ses qualités, mais aussi de ses défauts. «Je parle couramment le swahili (ndlr: langue bantoue d’Afrique). Ça m’a permis de m’intégrer et de développer mon projet de souveraineté alimentaire», égrène-t-il en mesurant ses mots, comme s’il extirpait des pépites d’un tas de pierres. On sent qu’il a l’habitude d’expliquer, de rallier les gens à sa cause. «Je peux être entêté. La persévérance et la patience me permettent d’avancer.»

Il peut être très sérieux, puis soudainement drôle et enjoué en évoquant ses potes fribourgeois. A-t-il de la chance? «Les étoiles sont alignées droit au-
dessus de ma tête.» Il suit du regard 
le geste qu’il trace à la verticale dans ce ciel aujourd’hui parfaitement bleu.

Tout a débuté dans la maison parentale de Corminboeuf. Il y cultive un jardin, jonglant avec des engrais naturels 
et des principes de permaculture. C’est un ami de la famille qui va sceller son destin: «Je l’appelle papa. C’est mon 
deuxième père.» Alors exilé politique en Suisse, ce Kényan lui parle de son pays, notamment de la pauvreté alimentaire qui règne à l’ouest du pays, alors que la région est plutôt fertile. Il évoque aussi une plante indigène, Tithonia diversifolia, considérée comme une mauvaise herbe tant elle pousse partout mais 
qui, lorsqu’on l’intègre au sol, dope la récolte de maïs, l’aliment de base au Kenya.

En 2012, il décide de commencer 
des études d’ingénieur agronome à 
Genève: «J’ai fait de cette plante un 
sujet de stage pour entrer à l’école.» Il effectue alors un premier voyage dans cette région de l’ouest du Kenya, le Teso North, de la taille du canton de Genève, à la frontière avec l’Ouganda. Il y expérimente des techniques agricoles utilisant cette fameuse plante: «Ça a marché. Les récoltes de maïs peuvent être huit à dix fois supérieures. Et cela gratuitement, et sans produits polluants.»

Plaquer ses études

De retour en Suisse, il retourne à l’école, mais décide de tout plaquer: «Les profs me kiffaient bien; j’étais dans les meilleurs de la classe. Mais 
ça manquait d’objectifs. On nous enseigne des techniques que l’on connaît déjà. Ce n’est pas suffisant pour changer le monde.» La phrase est lâchée. 
Il décide de repartir en Afrique: «J’avais mon billet, mais pas un sou 
en poche. Trois jours avant le départ, j’ai organisé une conférence. J’ai récolté 5000 fr. de dons. J’avais la foi!»

Entre 2014 et 2017, il passe plus de deux ans à Teso North. Il y fonde une 
association, apprend à 2000 écoliers comment fabriquer eux-mêmes des fertilisants et insecticides à base de plantes. «Nous ne sommes pas des 
colons. Nous nous sommes intégrés 
et ne travaillons qu’avec des locaux avec lesquels nous récoltons les connaissances ancestrales qu’ils ont des plantes locales. Nous évaluons leurs techniques, les testons à échelle réelle, puis diffusons ce savoir.»

Durant ses séjours, il rencontre une jeune Kényane avec qui il vient 
de se marier, quelque part dans les Préalpes fribourgeoises: «C’était le plus beau jour de ma vie. Je ne pensais pas que ça me toucherait autant.» 
Ensemble, ils ont construit une maison au Kenya. «J’ai aujourd’hui deux pays, totalement différents, s’amuse-t-il. Je les aime les deux.»

Sauver «la Suisse romande»

Quand il est en Suisse, il travaille dans une ferme qui vend ses légumes sur les marchés. «J’aime ça, et c’est suffisant pour vivre.» Il donne des conférences publiques, ou dans des hautes écoles, comme à l’EPFL. S’il cherche des soutiens pour financer les projets et les salaires des neuf Kényans qui travaillent sur place, il sollicite également l’aide des étudiants suisses pour faire des recherches sur les vertus de plantes locales.

En 2017, un donateur privé verse 20 000 fr. à son association. L’argent servira à fonder un nouveau centre de compétences et de formation, tout en produisant nourriture et arbres: «Les arbres sont importants pour les sols. On s’est aussi acheté une moto qui nous a permis de mieux nous déplacer.» Grâce à elle, en seulement un an, 17 000 jeunes ont pu être sensibilisés. Mais il voit plus grand: étendre l’apprentissage sur une région grande comme la Suisse romande: «Les conditions climatiques sont les mêmes qu’à Teso North. Nous avons des réseaux pour nous aider. Ça va marcher.»

D’où lui vient cette confiance? «J’ai dû me forcer pour croire en ce que je fais. Ce n’était pas facile. Aujourd’hui, je fonctionne comme le sonar d’un dauphin. J’écoute et suis ce que je 
ressens.»


Le 22 septembre, l’association fondée par Julien Kauer – www.emaua.org – organise la version fribourgeoise de The Meal à l’Ancienne gare de Fribourg. Cet événement consacré à l’alimentation a lieu dans 50 villes autour du monde. Conférences, repas, concerts…


Mini-questionnaire

• Votre mot préféré? 
Le mot «oui»

• Quel est votre salaire? Très bas, mais ça me va.

• Votre bruit préféré? L’eau d’une rivière qui coule.

• Le dernier livre que vous avez lu? «On a 20 ans pour changer le monde», de Maxime de Rostolan.

• Un bel homme? 
Barack Obama

• Quel est votre plus vilain défaut? Etre des fois un peu entêté…

• Quelle est la chose qui vous irrite le plus? Voir des gens faire aux autres des choses qu’ils ne supportent pas eux-mêmes.

• Le don de nature que vous voudriez avoir? La capacité de m’entendre avec tout le monde.

• Quel est le plus bel endroit en Suisse? Une balade au bord de l’Aar en ville de Berne.