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Portrait
Typographe

Gutenberg, version XXIe siècle

Jean-Renaud Dagon édite des livres au coup de cœur, en imprimant avec des caractères et des formes en relief sur les anciennes machines de presse de sa collection. Un trésor inestimable qui s’est trouvé un nouveau toit. 

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Darrin Vanselow
12 novembre 2018

Le cadratin, en typographie, est une unité de mesure de longueur des espaces.

Des dizaines de palettes remplies de caractères de plomb de tailles différentes et des machines dont certaines pèsent des tonnes sont entreposées dans cette immense pièce. Mais Jean-Renaud Dagon garde son humeur joviale. Il en faut plus pour déstabiliser ce Vaudois soixantenaire qui concède quand même vivre une «période de folie» avec le transfert de 25 machines de presse datées de 1850 à 1972. Plus de 100 tonnes de matériel qu’il faut acheminer de Vevey à Sottens (VD), pour un déménagement hors du commun de plusieurs mois et dont le coût (près de 200  000 francs) a été réalisable grâce à des dons privés et publiques. Il y a trente ans, cet imprimeur-typographe de formation se lance comme indépendant dans l’imprimerie offset, avec sa femme Ruth, à Vevey. Il rêve alors d’être une rockstar, garde de cette période un catogan et gratte parfois encore quelques accords sur sa guitare. Il dévale aussi les pistes de bob, se con­sidère comme un «modeste pilote» qui devient quand même le premier champion romand de bobsleigh. 

Mais un autre rêve prend forme dans sa tête. Inspiré par son père spirituel Fernand-André Parisod, maître typographe, il constitue un petit atelier de typographie «pour s’amuser». Aujourd’hui, son trésor de l’atelier du Cadratin emménage à Sottens, redonnant vie aux locaux qui ont abrité l’émetteur radio national entre 1931 et 2010.  

Sauvé par un mouton

Et le clin d’œil du destin amuse l’imprimeur. «L’invention de Gutenberg a permis de diffuser les connaissances, comme la radio, nous sommes de la même lignée.» Dans la cuisine qui vient d’être aménagée par des bénévoles de la Fondation du Cadratin, un vieux téléphone rouge est suspendu au mur. «C’est ma ligne directe avec Gutenberg», plaisante le retraité qui se consacre désormais à 100% à sa passion pour la typographie. Son visage se crispe en revenant sur son atelier de Vevey. Un litige avec son ancien propriétaire qu’il préfère ne plus évoquer lui met une épée de Damoclès au-dessus de la tête. «Le 30 juin 2020, j’étais à la rue.» De nombreuses personnes viennent apporter leur soutien au couple Dagon, qui reçoit un jour un SMS de l’une d’entre elles. En amenant leur mouton malade chez le vétérinaire, un couple d’agriculteurs apprend par le médecin que les immenses locaux de Sottens sont à louer. Grâce à un arrangement avec la commune et avec l’aide de subventions, le patrimoine du Cadratin se trouve ainsi un nouveau toit. «Et un mouton en terre cuite est devenu notre mascotte!» 

Quitter l’atelier de Vevey où tout a commencé n’a pas été facile. Un mélange de tristesse, de nostalgie qui est contrebalancé par de la joie. «Ces merveilles vont enfin pouvoir être mises en valeur.» Car passer de 300 m2 à 900 m2 offre de nouvelles perspectives. Jean-Renaud Dagon se réjouit particulièrement d’installer la machine Linotype de 1930, celle dans sa collection qui possède le plus de valeur sentimentale. Des déménageurs spécialisés l’ont fait entrer par la fenêtre. Un bénévole passionné se chargera de la retaper. A Sottens, pas de plan, tout est fait à l’œil. 

Dans ce nouveau lieu, les Dagon ont tout prévu pour faire briller leur trésor, qu’ils considèrent comme «leur enfant». La galerie à l’étage proposera des expositions. La création d’un conservatoire de la typographie permettra de transmettre ce savoir-faire, car plus aucune formation n’existe aujourd’hui. «J’invite les anciens typographes à venir donner des cours!» Au Cadratin, Fabien Leibzig (30 ans) est formé et appelé à prendre un jour la relève. «Nous ferons aussi des échanges avec l’école romande d’arts et communication (ERACOM) à Lausanne pour peut-être faire naître des vocations.» Au minimum, toutes les couvertures des livres estampillées Cadratin sont imprimées en utilisant des caractères et des formes en relief. «Ma mission sur terre, c’est de salir du papier le mieux possible.» 

Infos, visites et ateliers

Un jour, un mois, une année 

Mercredi: la semaine bascule.
Août: c’est les Rencontres de Lure (semaine de la typographie).
1999: l’année du décès de mes parents, à un mois d’intervalle.

Mini-Questionnaire

Votre mot préféré? Apéro
Le désir que vous aimeriez réaliser? Finir mon conservatoire de la typographie
Votre bruit préféré? L’intro de «Highway to hell» du groupe AC/DC
Votre plat préféré? Le papet vaudois
Un beau souvenir? Mon titre de premier champion romand de bobsleigh 
Si vous étiez un animal? Un chat
Quelle est la chose qui vous irrite le plus? Les promesses électorales
Le don de nature que vous voudriez avoir? Changer le plomb en or, pour un typographe, ce serait bien.