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Le don de rassurer

Majaliwa Vyankandondera a ouvert la voie du métier de sage-femme aux hommes. Du Burundi à la Suisse, parcours de vie d’un homme sage.

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Patrick Gilliéron Lopreno
08 octobre 2018

Son père avait perdu l’espoir d’avoir un enfant quand Majaliwa a vu le jour. Au Burundi, chaque nouveau-né a un prénom, mais aussi son propre patronyme. Majaliwa Vyankandondera signifie «je cherche sans trouver, mais grâce à Dieu j’y arrive». Dans les couloirs des Hôpitaux Universitaires de Genève où il travaille, tout le monde l’appelle «Medja». En 2004, il est devenu le premier homme sage-femme de Suisse et a ouvert la voie dans une profession – ils sont désormais cinq aux HUG – jusque-là exclusivement féminine. Le titre d’«homme sage-femme» a été créé grâce à lui et ajouté au diplôme de l’école, au badge du personnel ou sur les fiches de salaire, car pas question de toucher au titre original. «Il faut respecter son origine très ancienne qui signifie avoir la connaissance de la femme.» 

40 km sur une civière 

Medja grandit comme aîné d’une fratrie de onze enfants. «Je les rassurais quand je les gardais.» Il devient infirmier puis responsable d’un centre de soins d’une zone rurale isolée. Autour du village, les femmes ayant déjà accouché aident celles qui vont donner naissance. Quand elles n’y arrivent pas, elles se rendent dans le centre de Medja. «Je faisais environ 40 accouchements par mois dans des conditions vraiment difficiles.» Comme cette fois où à 1 h du matin, il faut transférer une femme sur une civière pour l’amener à pied dans l’hôpital le plus proche, situé à 40 km. Ou ce jour lorsqu’en raison du long trajet et du coût, une femme refuse de se rendre à l’hôpital malgré les risques liés à un gros bébé qu’elle s’apprête à mettre au monde.

Le nouveau-né décède dans les bras de Medja, impuissant car dépourvu de matériel de réanimation. «Ça m’a marqué. J’étais aussi en colère d’accepter de travailler dans de telles conditions. Cet évènement m’a permis de réfléchir à ma pratique.» 

Nous sommes en 1993. Un mois après ce drame, la guerre civile éclate au Burundi. Sur la route de l’exil vers le Rwanda, pays voisin dans lequel le conflit ne s’est pas encore étendu, Medja se retrouve face à des milices prêtes à le tuer. Une femme s’interpose avec son bébé entre lui et la barrière humaine. Reconnaissant celui qui l’avait aidée lors de son accouchement, elle lui prend la main et lui permet de traverser la frontière. 

Arrivé au Rwanda, dans un camp de réfugiés, Medja se porte volontaire pour tout ce qui concerne mère et enfant. «Ce métier, je l’ai embrassé suite à mon parcours de vie.» Sur place, parmi le personnel de Médecins Sans Frontières, des Suisses l’observent travailler dans des conditions difficiles et l’aideront à rejoindre notre pays. 

Des femmes s’insurgent 

Medja atterrit en Suisse trois ans après son exil du Burundi. Son diplôme africain n’est pas reconnu et il se retrouve confronté à un leitmotiv: «Ici, infirmier et sage-femme sont deux métiers différents et le second est réservé aux femmes.» Persévérant, il ne se laisse pas décourager. Pour vivre, il trouve un emploi de plongeur dans un hôtel genevois. «Cette expérience était nécessaire. Elle m’a permis de comprendre comment cela se passait ici: la rigueur, la précision, le dur labeur.» Il suit des cours du soir pour pouvoir entamer sa formation mais on lui refuse l’entrée dans la filiale sage-femme. Face à son obstination et fort de son parcours professionnel, il est finalement accepté une année plus tard.

Mais l’apprenti sage-femme est observé et n’est pas épargné par les critiques, parfois très dures. «Ce mec doit être un pervers.» Une pétition est même rédigée par des sages-femmes alémaniques pour faire arrêter les études de cet étudiant «qui veut prendre le métier des femmes». Soutenu par son école, Medja sort diplômé. Dans les regards, il perçoit encore parfois un léger malaise. Cela ne le dérange pas. Il a la sérénité de ceux qui connaissent leur métier. Lorsqu’il y a une gêne, il ne force jamais. La patience et le calme sont ses qualités. Medja a cette voix douce et ce don pour sentir une personne, en trouvant les mots qui rassurent. 

Le 31 janvier dernier pourtant, lui le professionnel apprécié et respecté au sein de la maternité, s’est retrouvé démuni lors d’un accouchement. C’était celui de sa femme qui a donné naissance à leur premier enfant. «J’étais stressé, j’avais peur et besoin d’aide, de gens autour de moi pour m’expliquer. Mes collègues ont été formidables et je me suis rendu compte de la beauté et de l’utilité de ce métier.»

 


Un jour, un mois, une année 

  • 1996: l’année où je suis arrivé à Genève.
  • Février: c’est mon mois de naissance.
  • Mercredi: c’est le milieu de la semaine.

Mini questionnaire

  • Votre bruit préféré? Les chants d’oiseaux
  • Votre plat préféré? La raclette
  • Un beau souvenir? Le jour de la naissance de mon fils 
  • Quel est votre plus vilain défaut? Tenace et caractériel, je n’aime pas qu’on pousse le bouton trop loin!
  • Si vous étiez un animal, lequel seriez-vous? Un éléphant, il représente en même temps la sagesse, l’intelligence et la force 
  • Quelle est la chose qui vous irrite le plus? La guerre