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Portrait
Maryam Ribordy

«La danse, c'est un rendez-vous avec soi»

C’est entre Fribourg et Lausanne que Maryam Ribordy véhicule avec grâce l’art scénique et traditionnel de la danse orientale.

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Nicolas de Neve
14 octobre 2019

Maryam Ribordy a créé le Festival international des danses d'Orient (du 17 au 20 octobre à Fribourg, site web: esquisse-orient.ch) dans le but de faire connaître cet art.

Danser pour vivre; danser pour transmettre; danser pour oublier. Tels des mantras, les mouvements aériens génèrent une communion avec le corps. Salvatrice la danse? «Oui bien sûr, acquiesce Maryam Ribordy (43 ans), danseuse professionnelle. Elle est même bien plus que cela.» Car Maryam ne pratique pas n’importe quelle danse: elle est devenue l’une des références suisses en matière de danse orientale. «Ma famille a fui l’Iran et nous avons été accueillis en Suisse en 1987. J’avais 10 ans.» Le discours est limpide, éclairé, l’émotion couve, sous-jacente.

«Nous avons vécu une année d’errance à Téhéran avant de passer en Irak pour rejoindre des camps de réfugiés.» Des conditions difficiles qui dureront deux ans. «Mes parents ont tout bravé pour nous sortir de là. Je garde une image d’eux qui s’apparente à celle de chats toutes griffes dehors à défendre leurs trois petits pour les arracher à tout ça.» L’image est explicite, le symbole fort. Le silence qui s’installe quelques secondes entre mon interlocutrice et moi incite à la réflexion. C’est Maryam qui reprend le fil de la conversation. «Je pense qu’à leur manière ils ne s’en sont jamais tout à fait remis. Mon père était directeur d’un collège et ma mère était styliste. Ils ont tout perdu pour défendre leurs idées. C’était très difficile. Vous savez, il y a trente ans, et aujourd’hui encore, le vécu psychologique des réfugiés est très mal compris. C’est un thème qui me touche. Nous n’avons jamais revu l’Iran. Tout retour est encore impossible.»

Une vision post-colonialiste

C’est cette histoire de vie qui va amener la jeune fille de l’époque vers la danse. «On commandait des cassettes de films iraniens aux Etats-Unis pour maintenir un lien avec notre culture. Et là j’ai découvert une grande actrice orientale: Jamileh Sheikhi. J’étais fascinée par cette femme. A l’époque, en qualité de fille de réfugiés, je ne trouvais pas ma place. Jamileh a illuminé mes journées.» Aujourd’hui licenciée en psychologie et détentrice d’un post grade en danse thérapie, Maryam vit professionnellement de sa passion et donne des cours à Fribourg et à Lausanne. «Pour mon père, c’était impensable: il n’avait pas vécu toutes ces épreuves pour me voir devenir danseuse.»

Une connotation sulfureuse, une association au cabaret surfant sur des codes érotiques, cet art oriental ancestral a longtemps subi les affres d’une vision post-colonialiste occidentale qui ira jusqu’à la nommer «danse du ventre». Une ambiguïté réductrice née au XIXe siècle et qui ne fera qu’alimenter le mépris de cette tradition jusqu’à il y a quelques années. C’était sans compter sur la détermination de la Fribourgeoise d’adoption: «J’ai suivi des cours en toute discrétion pendant sept ans, sans en informer mon père, auprès de Khaled Seif, un maître au niveau Suisse et international. Il m’a appris la discipline artistique et la culture de cette danse, l’histoire, les codes, les traditions.» Jusqu’au jour où son père assiste à l’un de ses spectacles. «Son regard a complètement changé. Il était très fier de mon choix.»

Une profession malmenée

Berceau de la danse orientale, l’Egypte comptait quelque 4000 danseuses dans les années 1940. «C’était un métier très valorisé.» Depuis, les choses ont changé au pays des pharaons. Aujourd’hui, elles sont à peine une centaine et la majorité se cache pour ne pas être tourmentée. «Malheureusement, très peu de femmes vivent de cet art. En Suisse, je dois être la seule à ma connaissance.»

L’ambiguïté demeure

Mais alors comment aborde-t-on de nos jours une représentation privée ou dans un cadre restreint? «Vous me demandez si l’ambiguïté persiste encore de nos jours quand on m’engage? Oui, je pense évidemment. Je suis très lucide à ce propos. Mais au bout d’un moment, le public apprécie la technique, l’effort que demande la maîtrise des gestes, l’aspect scénique.»

Quant au décryptage des codes de ces mouvements, c’est une autre histoire. «Ce n’est pas grave de ne pas savoir que le geste 8 avec les mains symbolise l’infini, ou que les bras imitent les trésors de la mer et que les cheveux reproduisent les vagues. Le public veut admirer quelque chose de beau, c’est l’essentiel. Peu de gens connaissent les codes de la danse classique et cela ne les empêche pas de l’apprécier. C’est ça aussi la danse orientale: le partage, le don de soi, la communion avec son corps et avec le public. C’est un flottement hors du temps pour tout le monde.»

Festival international des danses d'Orient


Mini-questionnaire

  • Votre bruit préféré? Le silence
  • Votre plat préféré? Je peux en dire deux? Le houmous et la fondue!
  • Le dernier livre que vous avez lu? «Soufi, mon amour», de Elif Shafak
  • Un animal? Le chat. D’ailleurs j’en ai quatre.
  • La chose qui vous irrite le plus? La trahison
  • Votre jour préféré? Le samedi! C’est une longue journée de cours de danse et elle finit souvent avec un spectacle.