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Pilote de ligne

Combat de l'air

Timothy Kriegers pilote des avions de ligne depuis qu’il a 23 ans. Pourtant, rien ne prédestinait ce Vaudois à ce métier: mauvais élève, famille modeste, doutes existentiels… Son seul lien avec l’aviation: un simulateur de vol sur son ordinateur. 

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Sedrik Nemeth
11 février 2019

Timothy Kriegers se bat pour mieux faire connaître son métier de pilote de ligne. 

Timothy (27 ans) débarque à l’aéroport de Genève-Cointrin avec un collègue de 32 ans. Si lui dessert les grandes villes européennes pour une compagnie helvétique, Marc est pilote de jet privé, au service d’un client très riche qui peut lui demander de se préparer fissa pour décoller vers les Caraïbes par exemple. «Du coup, je fais aussi des vacances à l’œil», lance Marc d’un sourire qu’il nuance en évoquant le chaos de sa vie sociale. «C’est difficile de construire quelque chose ici.» 

«Je joue à Flight Simulator»

Mais ils sont jeunes, et les opportunités priment sur le reste. Timothy me montre sur son téléphone les photos de virées lors d’escales à Moscou, Athènes ou Berlin. L’ambiance est plutôt à la déconnade: «On s’amuse, mais on reste sages. Et tout dépend des membres d’équipage; la plupart préfèrent rester tranquilles dans leur chambre.» Donc lui aussi passe parfois ses soirées à pianoter sur son smartphone.

Comme beaucoup d’ados, Timothy ne savait pas quoi faire de sa vie. Au gymnase, alors qu’il était en situation d’échec, une aventure un peu folle s’offre à lui: traverser la Mongolie en
2 CV avec son grand-père. Il a 17 ans, son papy 79 ans. «C’était une opportunité unique. J’ai demandé congé au doyen. Il me l’a refusé en disant que la vie est faite d’occasions manquées. Ça m’a rendu fou. J’y suis allé malgré tout et j’ai rattrapé le retard à mon retour.» De ce voyage de 5000 km, il ramène – en plus d’une première gueule de bois à coup de vodka mongole – la certitude que pour vivre ce que l’on veut, il faut le prendre, pas attendre qu’on nous le donne.

Jamais il ne s’est imaginé pilote: «Depuis que j’ai 11 ans, je joue au jeu vidéo Flight Simulator. Ça m’intéressait, mais je voyais cela comme un monde à part, que seules les élites pouvaient faire ce métier.» Sa famille n’est pas fortunée, ses parents séparés, ses résultats scolaires en chute libre… «Un copain m’a parlé d’un examen de pilote financé par la Confédération. Je me suis dit: s’il l’a fait, je peux aussi réussir.» Il s’agit du programme SPHAIR lors duquel sont recrutés les futurs pilotes de ligne ou militaires. «J’ai découvert l’aviation à ce moment-là et j’ai trouvé ça incroyable. On ne teste pas nos connaissances, mais nos compétences à apprendre et notre personnalité.» 

Ses résultats sont «exemplaires». Il est recommandé pour continuer l’aventure. Son choix se porte sur l’armée, mais il échoue. Il a 19 ans. «C’était la douche froide, et je n’avais pas de plan B. Ils m’ont encouragé à poursuivre dans le civil.» Il participe alors à une sélection, qui dure 8 mois, pour accéder à une formation au sein d’une compagnie aérienne. Pour se préparer aux tests finaux, il s’entraîne sur le simulateur de vol de son ordinateur: «J’ai pu faire mes propres exercices pour apprendre à réagir et réfléchir à différentes situations. Ça m’a permis de ne pas être surpris aux examens.» 

Combat contre l’Etat de Vaud

Et cette fois, il réussit! Mais un autre défi l’attend: trouver l’argent pour vivre à Zurich pendant trois ans et y suivre les cours. Les économies faites lors de son service militaire et différents petits boulots permettent de financer les 10  000 francs d’inscription, un AG et un ordinateur portable. Son père lui verse 500 francs par mois, sa mère prend en charge l’assurance maladie et le fournit en tupperwares et boîtes de conserve. «Ma chambre en coloc me coûtait 460 francs par mois. C’était serré.» 

Il demande alors une bourse à l’Etat de Vaud qui la lui refuse. Motif: il s’agit d’une école privée. «J’ai eu l’impression d’être victime d’une injustice. Ma famille est dans la galère, et tout ce que je demande, c’est de quoi manger. J’ai eu l’impression qu’on ne voulait pas que je sorte de ma condition.» 

Alors il se bat – «Je suis Scorpion, je n’abandonne pas» –, écrit des lettres, fait recours: «La loi n’était pas claire. Chacun l’interprétait à sa façon.» Entre-temps, son père électricien sur auto est victime d’un burn-out, sa mère tombe gravement malade. Il multiplie les petits jobs, bosse ses cours et ses vols, sous-loue sa chambre; les tupperwares de sa maman sont remplis au max de leur contenance… Une année passe avant que le Tribunal cantonal tranche en sa faveur. Lui et ceux qui choisiront la même voie auront droit à une bourse, sans combat.

Timothy a terminé sa formation à 23 ans. Depuis, il emmène ses passagers à travers l’Europe, en attendant de pouvoir piloter des long-courriers. Il a fondé une association pour propager l’idée que ce métier est à la portée de tous. Sur son site, il ne cache rien: formation, salaires, conditions de travail, perspectives. Alors pourquoi pas vous? On peut se lancer dès la fin de la scolarité. 

www.pilotesuisse.ch

Un jour, un mois, une année

  • Vendredi Pour sortir
  • Octobre Souvent doux et magnifique
  • 2009 J’ai traversé la Mongolie en 2 CV avec mon grand-père.

Mini-questionnaire

  • Votre mot préféré? Easy
  • Y a-t-il une vie après la vie? Je ne suis pas pressé de le savoir, mais je l’espère!
  • A quelle heure vous levez-vous? Entre 10 h et 10 h 30, sauf en vacances où je tente le 8-9 h.
  • Quel est votre salaire? Beaucoup moins que ce que l’on pourrait penser. Environ 6000 fr.
  • Votre bruit préféré? Celui d’un réacteur qui délivre sa pleine puissance.
  • Votre plat préféré? J’adore les croûtes dorées.
  • Quelle est la chose qui vous irrite le plus? L’incompétence et ne pas se donner de peine dans ce que l’on entreprend.
  • Une personnalité que vous auriez aimé être? Buzz Aldrin d’Apollo 11 
  • Le plus bel endroit en Suisse? Lavaux et l’Oberland bernois