X

Recherches fréquentes

PORTRAIT
L'EMPAILLEUR DU JURA

Si Noé m'était conté

Aux confins du canton du Jura se côtoient, se toisent et se chamaillent en silence des milliers d’animaux naturalisés dignes d’un jardin extraordinaire.

PHOTO
Nicolas de neve
19 août 2019

De la taxidermie à la sculpture, ici avec les «Moutons de la filature», Christian Schneiter (accompagné du bien vivant Sony) est un artiste multiple.

Dans les tréfonds de notre imaginaire, la taxidermie tient souvent une place singulière, en marge, peu fréquentable. On ne la mélange pas, on la contient dans une bulle invisible comme pour éviter à ses effluves fantasmagoriques de venir chatouiller notre représentation de la vie. Elle fascine tout autant qu’elle dérange, car elle nous renvoie indubitablement à notre condition éphémère dans le monde du vivant. L’immortalité n’a pas ici la plus infime chance.

Elle est pourtant d’une beauté époustouflante celle que l’on nomme taxidermie, du grec taxis pour l’ordre, l’arrangement et derma pour la peau. Car dans sa stature figée pour l’éternité, elle matérialise la vie, celle qui a été, celle qui est, et celle qui sera peut-être, ça l’avenir nous le dira.

Zurück Weiter

Témoins inestimables

Quelques artistes singuliers magnifient en silence ce qui a été. De ces personnalités qui vous peignent une tout autre histoire, non imaginaire cette fois, de cette pratique ancestrale que les Egyptiens maîtrisaient déjà. Mais alors comment choisit-on de devenir taxidermiste? Ça ne se décide tout de même pas un matin en se levant? La réflexion fait sourire notre interlocuteur, le Jurassien Christian Schneiter. «A l’âge de 8 ans, je vous assure que si! C’était cette époque où un canard empaillé se taillait une place dans le fond de l’armoire de la classe. On l’observait émerveillés pendant que le maître nous dictait quelques notions de biologie. Mais ça c’était avant.» A 52 ans, celui qui est connu pour son franc-parler et ses réparties sans fioritures a créé de A à Z un lieu unique: l’Arche de Noé, à Vicques (JU), la plus grande collection privée (ndlr: ouverte au public) d’animaux naturalisés d’Europe. Quelque 3500 réalisations, «environ car je ne les ai pas comptées une à une», plus de trois décennies de travail, souvent nocturne. «Je suis un petit dormeur et la nuit est propice à la création. C’est un moment entre-deux dans lequel je me sens bien.»

Mises en scène interespèces frappées d’un réalisme étonnant, bestiaire (très) inattendu, animaux rares, l’Arche de Noé n’a de cesse d’étonner, de questionner et de bousculer. Car ici on se presse, on admire, on s’émeut. La créativité est partout où le regard se pose. On est loin de la collection poussiéreuse aux relents de naphtaline où la tristesse côtoie l’ennui sur de vieilles vitrines déformées par le temps. Ici la vie rayonne de son omnipotence.

Un métier en voie de disparition

Son premier animal empaillé? «Une pie! Je m’en souviens parfaitement. Mon patron m’a confié un animal qui n’était pas rare, histoire d’éviter une perte en cas de loupé.» C’est dans le canton de Fribourg que notre interlocuteur fera ses armes durant un apprentissage qui lui apprendra patience, savoir-faire, dextérité et un grand respect du vivant.

Aujourd’hui la relève est au point mort. D’autant que le décompte est vite fait dans le milieu professionnel de l’empaillage: il y a 35 ans, la Suisse comptait environ 75 professionnels. Aujourd’hui, ils sont à peine une quinzaine. «L’arrivée des ordinateurs a tout changé. Les jeunes apprennent par écran interposé. Toucher, palper, ressentir une texture sont des notions qui leur deviennent étrangères. Quand j’étais gamin, si on trouvait un blaireau mort au bord de la route, on le ramenait en classe. Je vous mets au défi de le faire aujourd’hui!», rit le cinquantenaire tout en nous proposant un café. «C’est un métier en voie de disparition.»

De la taxidermie au bronze

Une demande en berne, des musées d’histoire naturelle pleins à craquer, la naturalisation n’a pas vraiment le vent en poupe à l’heure de l’hyper-techno­logie, et de sa dématérialisation. «Il faut être créatif et se renouveler sans perdre l’essence de ce qui fait la magie de ce métier hors norme.» Un tournant que le taxidermiste jurassien a su prendre avec... le bronze. Sa principale activité désormais. «J’ai toujours aimé la sculpture, c’est la base de la taxidermie sur laquelle on travaille l’enveloppe extérieure de l’animal. La paille, c’était la première technique, aujourd’hui très peu utilisée. D’où l’ancien nom d’em­pailleur.» Bouquetin du rond-point de Sembrancher (VS), chamois à Trient (VS), gypaète à Anzère (VS), aigle royal, les créations en bronze de l’artiste n’ont rien à envier aux originaux. «Vous reprenez un café? Car si je vous parle des bronzes, on est repartis pour deux bonnes heures.» Parce qu’il est comme ça, Christian Schneiter: vif, intarissable, passionné, passionnant, enchanteur, sans entraves et sans filtres. En un mot: authentique, une espèce elle aussi en voie de disparition.

Mini-questionnaire

  • Y a-t-il une vie après la vie? Seulement pour mes préparations.
  • Votre bruit préféré? Le chant du Plongeon imbrin. Je l’ai entendu pour la première fois sur un lac du Yukon au Canada. Cela ne m’a jamais plus quitté.
  • Un jour? Le lundi: c’est une nouvelle semaine de création qui commence!
  • Un mois? Octobre pour voir la nature se colorer, les mélèzes rougir dans le vent d’automne.
  • Une année? Les années 1970 quand j’avais 7/8 ans. C’est l’âge de tous les possibles sans notion de responsabilités. C’est beau l’avenir devant soi.
  • La personnalité que vous auriez aimé être? Rodin. Un talent brut et complet.
  • Le plus bel endroit en Suisse? Les Alpes avec les bisses, les lacs, les cols, les alpages, les terroirs. C’est unique.
  • Après quoi courez-vous? Le temps! J’ai tellement de projets à réaliser qu’une vie ne suffira pas. Cela m’aiderait beaucoup de pouvoir gagner du temps.

www.arche-noe.ch