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PORTRAIT
JULIEN-FRANçOIS ZBINDEN

Une vie en musique

Du haut de ses 102 ans, Julien-François Zbinden reparcourt une existence marquée par l’amour de la musique. Le compositeur publie un nouveau livre de souvenirs.

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Valentin Flauraud
25 novembre 2019

Prestance, courtoisie, vivacité d’esprit, regard lucide sur le monde: tels sont les traits saillants de la personnalité de Julien-François Zbinden. Agé de 102 ans, le musicien et compositeur à la notoriété mondiale, qui reçoit ses hôtes dans sa maison de Lausanne avec la délicatesse d’un châtelain, observe son cheminement l’humeur sereine. Il vient de publier un recueil de souvenirs, d’anecdotes et de réflexions, Au prochain Top (Editions de l’Aire), la dernière pierre d’une trilogie autobiographique lancée en 2012.

Julien-François Zbinden consulte une partition dans sa maison des hauts de Lausanne.

Son regard bleu figé, qui paraît vide d’émotions, trahit une impassibilité quasi monastique dans l’art d’appréhender le bilan d’une existence vouée à la musique. Cette passion a pris, dès le départ, les couleurs du jazz: «J’ai découvert cette musique dans les années 1930 en écoutant la radio. En 1934, j’ai assisté, émerveillé, au premier concert suisse de Louis Armstrong à Lausanne.» Mais à quelle source cette ardeur puise-t-elle? «C’est ineffable. J’ai éprouvé un amour spontané pour le jazz», nous confie le compositeur de sa voix œsophagienne, conséquence d’une laryngectomie subie en 1984.

Ainsi en va-t-il pour le piano, fidèle compagnon de vie, dont l’attachement n’est pas le fruit d’un coup de foudre, mais d’une proximité liée au milieu social: «A l’époque, nombre de familles d’aisance moyenne possédaient cet instrument. Dès que mon père a acquis un piano, j’ai pris des leçons privées.» Parmi les sources d’inspiration qui marquent le parcours du natif de Rolle trônent les musiciens américains Earl Hines (1903–1983) et Teddy Wilson (1912–1986).

Carrière de pianiste itinérant

Entre 1938 et 1947, Julien-François Zbinden embrasse une carrière de pianiste d’orchestres de jazz et de variétés. Artiste nomade, il joue dans les dancings, les hôtels des grandes villes et les stations touristiques huppées de Suisse, accompagné de sa douce moitié Zazielle, qu’il épouse en 1940. Le Vaudois évoque cette période avec tendresse: «J’ai sillonné la Suisse. J’ai adoré ce métier de pianiste itinérant.» En revanche, son esprit se refuse à vagabonder sur les territoires de la mémoire peuplés d’anecdotes de cette vie bohème avec sa femme, décédée en 1995. «C’est trop dur.»

Radio-Lausanne (ndlr: ancêtre de la Radio suisse romande, rebaptisée RTS en 2012) l’accueille à bras ouverts en 1947 en qualité de «pianiste à tout faire» et de régisseur musical. Il y réalisera, 35 ans durant, un parcours remarqué en occupant des postes clés tels que chef du service musical. «La radio m’a permis d’avoir un lieu d’attache, tandis qu’au­paravant j’étais sans domicile fixe, je vivais chez les autres au gré de mes déplacements», souligne Julien-François Zbinden.

Auteur de 112 œuvres (opéra, oratorio, symphonies, concertos, musiques chorales, œuvres radiophoniques, musique de scène et de film), le pianiste a cessé de composer il y a deux ans. A ses yeux, l’œuvre de Jean-Sébastien Bach (1685–1750) constitue un «sommet indépassable par la maîtrise de la polyphonie autant que par l’invention mélodique». Mais comment définir la musique? «Elle n’est pas définissable. Comme tous les arts, elle incarne un besoin de dépassement de soi.»

Depuis 2009, le compositeur s’adonne à l’écriture. Mais la plume ne l’éloigne pas des partitions, dans la mesure où musique et écriture relèvent quasiment du même univers: «On ne peut pas éviter d’entendre ce que l’on écrit. Il y a une qualité sonore de la phrase écrite qui rejoint celle de la phrase musicale. A bien des égards, écriture et musique forment un même métier.» A 102 ans, la perception du temps qui passe diffère, évidemment, de celle que l’on peut avoir à 30 ou 40 ans. «A mon âge, le problème n’est pas tant la mort que la vie qui n’en finit plus. Et c’est assez angoissant», juge l’artiste. Et d’ajouter: «Je suis né pendant la Première Guerre, je me suis marié pendant la Seconde Guerre, j’espère ne pas mourir pendant la Troisième.»

 


Mini-Questionnaire

  • Votre mot préféré? Tendresse.
  • Y a-t-il une vie après la mort? Dieu seul le sait, et ce n’est même pas sûr.
  • Votre bruit préféré? Le vent.
  • Votre plat préféré? Celui que je ne mange pas en solitaire.
  • Un beau souvenir? La rencontre, à Lausanne en 1965, avec le pianiste Earl Hines.
  • Une qualité que les autres ont remarquée chez vous? La précision.
  • Quel est votre plus vilain défaut? La dispersion.