La barbe est de bon poil | Coopération
X

Recherches fréquentes

LIFESTYLE

La barbe est de bon poil

Au-delà de la mode, la barbe est un langage que les hommes peuvent utiliser pour dire leur différence, leur virilité ou même leur tristesse. Voyage au cœur de la «mâle attitude».

PHOTO
Valentin Flauraud
12 octobre 2020
Pour Anthony Ghazy (26 ans),  ici au salon Le Barbier  à Lausanne, la barbe est une  idée fixe depuis l'enfance:  «Je me dessinais déjà une barbe  avec un feutre à 5 ans!»

Pour Anthony Ghazy (26 ans), ici au salon Le Barbier à Lausanne, la barbe est une idée fixe depuis l'enfance: «Je me dessinais déjà une barbe avec un feutre à 5 ans!»

Que l’on taille son bouc, sa mouche, sa moustache ou ses favoris en fourchette française, queue de canard, côtelettes de mouton ou en balbo, le résultat visé est le même: être barbu. Et vous ne pouvez qu’avoir constaté l’ouverture récente d’un salon de barbier près de chez vous tant ils ont le vent en poupe. «Quand nous avons ouvert il y a cinq ans, commente Florian Vivat, fondateur à Lausanne du salon Le Barbier, il n’y avait pour ainsi dire pas de barbiers en ville. Depuis deux ans, le phénomène s’est accentué, et il semble qu’il y ait des salons partout! Ceux qui ignoraient que c’était la mode de la barbe sont maintenant au courant», souligne-t-il en se marrant.

Dans son salon, l’ambiance est détendue, la déco est soignée. Côté musique, c’est du Johnny qui résonne. «Ça c’est la faute de Florian, lance un de ses employés en le moquant. Il a officiellement 27 ans, mais 55 dans la tête!» Tout le monde rigole, patron et clients y compris. Sept jeunes figaros, tous barbus chacun à leur façon, taillent la bavette avec une clientèle constituée majoritairement d’habitués. Sur une chaise rouge, un client raconte la naissance de son enfant, ici on parle travail, là on évoque un torticolis… «On a chacun notre style, explique Anthony Ghazy, barbier au salon. Moi j’aime le foot et le sport. Mes clients le savent et ceux qui sont aussi passionnés par ça viennent avec moi pour en discuter. L’âge moyen est d’environ 35 ans, précise-t-il. En dessous de 25 ans, il n’y a pas trop de monde, car la pilosité n’est en général pas assez développée.»

 

1.

Couper et raccourcir barbe et moustache aux ciseaux ou au rasoir. Les différents peignes permettent d'obtenir une longueur au millimètre près.

 

2.

Tailler le contour avec un rasoir pour lui donner la forme désirée.

 

3.

Après avoir appliqué une huile de rasage, on dépose une serviette chaude pour assouplir le poil, ouvrir les pores et relaxer le client. «C'est le moment le plus agréable», commente le modèle.

 

4.

On met ensuite de la mousse et on rase au plus près. Pour terminer, on applique un after-shave sur les joues, de la crème et de l'huile sur la barbe. L'opération prend 30 minutes.

 

 

«Ça habille le visage»

Mais pourquoi se laissent-ils pousser la barbe? Danny, un client, a commencé par hasard il y a six-sept ans. «Je n’avais pas beaucoup de cheveux, ça compense, lance-t-il en souriant. Et puis c’était la mode. Des célébrités se laissaient pousser la barbe.» Il souligne aussi le côté pratique: pas besoin de se raser tous les matins, et peut-être un certain changement de mentalité: «Ça pouvait être mal vu au travail. Aujourd’hui, si la barbe est soignée, il n’y a pas de problème.» Lui va environ toutes les trois semaines chez le barbier. Chaque matin, il met une huile pour donner une forme et nourrir le poil.

Pour le barbier Anthony, c’est une idée fixe depuis l’enfance: «Je m’en dessinais une avec un feutre à 5 ans, et je faisais pression sur mon père pour qu’il laisse pousser la sienne. J’ai toujours trouvé ça beau.» Selon lui, la barbe est un symbole de maturité: «Ça habille le visage, ça le termine.» Côté séduction, la réponse n’est pas tranchée: «Tout dépend de la personne en face: certaines aiment, d’autres pas», commente Florian.

Une étude menée par des chercheurs de l’Université de Queensland en Australie en août 2016*, montre que sur les 8520 femmes testées, la majorité préféraient, pour des relations passagères, des hommes aux traits virils et à la barbe courte. Et pour un engagement sérieux, les hommes avec des barbes plus fournies remportaient la palme. Selon les chercheurs, la barbe est ici un symbole de fortes capacités reproductives, et de domination… De quoi créer un complexe aux hommes imberbes ou à la pilosité imparfaite: certains ont recours à des greffes.

Que la barbe soit un simple accessoire de mode ou symbole de virilité: en avoir ou pas est donc tout sauf un sujet anodin.

Le langage de la barbe

Suivant les lieux et les époques, la barbe est tantôt la norme, tantôt signe de contre-culture. En Europe au XIXe siècle, politiciens, artistes ou intellectuels (Jean Jaurès, Napoléon III, Monet, Rodin, Maupassant, Hugo, Stendhal…) portaient volontiers de volumineuses barbes et bacchantes, comme symbole d’autorité peut-être ou de sagesse. Après la Première Guerre mondiale, le glabre semble s’imposer comme une norme, peut-être parce que la barbe rappelle le sort des poilus privés de tout dans les tranchées? Dans les années 1960, barbes et cheveux longs reviennent avec les hippies comme signe de révolte contre l’ordre établi et de retour à la nature.

Dans cette même veine, des femmes laissent libre cours à leur pilosité pour dénoncer la norme de l’épilation comme une tentative de contrôle de leur corps, et de leur sexualité. «Des analyses célèbres ont montré que le gouvernement des corps et des êtres humains sont étroitement liés, explique Stéphane Héas, sociologue et maître de conférences à l’Université de Rennes. Dans toutes les sociétés humaines, le contrôle des populations est orchestré par des institutions (famille, école, police, médecine…) qui exigent et appliquent toujours, explicitement ou non, des normes pileuses et capillaires.»

Alors quel message passent les hockeyeurs qui, une fois en phase finale de championnat, ne se rasent plus jusqu’à la victoire ou l’élimination? Un retour à l’animalité? Charles le Téméraire (1433−1477) s’était, lui, laissé pousser la barbe après avoir perdu la bataille de Grandson en 1476, comme pour signifier sa tristesse ou son mécontentement, et se disait prêt à la couper une fois les Suisses battus. Nicolas Sarkozy en a-t-il fait de même quand on l’a vu arborer du poil au menton après avoir perdu la présidentielle de 2012?

Impossible de généraliser une sorte de langage de la barbe, tant les sociétés et les époques changent. Ce que l’on pourrait en revanche déduire, c’est que la santé et la liberté d’une société se lisent aussi à travers la diversité des barbes qui poussent ou pas sur les joues des hommes. Ainsi chaque année, hipsters et armaillis barbus se retrouvent en fin d’année au Moderne de Bulle pour un concours de la plus belle barbe. Yvan Thévenaz, secrétaire des Barbus de la Gruyère, a été membre du jury: «La différence c’est qu’eux vont tous les trois jours chez le barbier, et se mettent des produits dessus. Nous c’est du 100% naturel, on a des barbes bio, lance-t-il sans jugement. Mais grâce à eux, il y a de nouveau des barbiers à Bulle!»

Et peut-être un jour, la drag-queen barbue Conchita Wurst, qui a remporté l’Eurovision 2014 pour l’Autriche, sera-t-elle présidente des Barbus de la Gruyère? Mais il faudrait alors qu’elle renonce à ses cheveux longs, car leur règlement précise que pour être membre de cette association folklorique fondée en 1941, il faut avoir les cheveux courts…

Différents styles barbes

FOURCHETTE FRANÇAISE

Ce drôle de nom viendrait du BALBO fait que les fourches made in France n’avaient à l’origine que deux dents… Cette longue barbe se caractérise donc par sa division en deux segments égaux. Un style popularisé par le pirate des Caraïbes Jack Sparrow interprété par Johnny Depp. Le bassiste de ZZ Top, Dusty Hill, la porte aussi parfois.

 

BALBO

Le balbo fait partie des styles de barbe les plus populaires. Il est porté notamment par la star hollywoodienne Robert Downey Jr. (Iron Man). Pour l’obtenir, il faut laisser pousser sa barbe au minimum quatre semaines avant de la tailler. Son nom vient de l’aviateur, militaire et politicien Italo Balbo, proche du régime fasciste de Mussolini.

 

CÔTELETTES DE MOUTON

Le vintage à l’état pur! Les favoris sont longs et s’étendent jusqu’aux coins de la bouche, et remontent en moustache. Le terme «favoris» est dérivé d’Ambrose Burnside, un général renommé de la guerre de Sécession.

 

IMPÉRIALE

Entre le dernier Empire et la République, porter l'impériale désigne la forme de barbe du dernier des empereurs français, qui fut aussi le premier président de la République: Napoléon III. Cette moustache accompagnée d'une barbiche bien fournie est restée emblématique de cette époque.

 

GARIBALDI

Plus cette barbe est naturelle, plus elle est jolie. Mais elle est très difficile à réaliser. Arrondie au niveau du menton avec une moustache intégrée, cette barbe devrait avoir une longueur maximale de 20 cm. La barbe Garibaldi doit son nom à une célèbre figure italienne, Giuseppe Garibaldi, général et homme politique italien du XIXe siècle.

 

Blaireau, rasoirs électriques et coupe-chou, ciseaux, peigne? A l'époque, seuls les barbiers possédaient ces accessoires, et tout le monde devait aller chez eux pour se faire couper barbe et cheveux.

 

Barbier et chirurgien

En plus de couper barbes et cheveux, les barbiers de jadis faisaient aussi office de chirurgiens grâce à leurs rasoirs. Ils pratiquaient des saignées ou soulageaient des douleurs aux dents. Pour signaler son activité, le barbier exposait les objets utilisés pour les saignées: un bâton que le patient devait serrer pour faire jaillir les veines, un bol d’argent ou de métal blanc pour recueillir le sang, des bandages pour panser les entailles. Ces bandages pouvaient être exposés ou fixés à un poteau blanc et s’y enroulaient. C’est cette image que reprendrait l’enseigne tricolore: rouge pour le sang et blanc pour les bandages. Et le bleu? Certains disent que les salons de l’époque étaient peints en bleu, d’autres y lisent la couleur des veines ou encore un ajout nationaliste anglais ou américain.