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L'édition des jeunes
Futur

Aux héritiers de la Terre

De quel monde hérite-t-on, nous la nouvelle génération? Un scientifique répond à nos questions et inquiétudes. Selon lui, il faut rester optimiste!

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Leonie Näpflin, Mike Massaro
05 novembre 2018

Comprendre les enjeux de l’intelligence artificielle: l’un des défis qui attendent les jeunes. 

A quoi ressemblera notre futur? Une question qui brûle les lèvres de l’humanité depuis des siècles. Nombreux sont ceux qui ont essayé d’y répondre de manière plus ou moins concrète. En 2018, les progrès –certes pas aussi spectaculaires que dans les films (toujours ni Terminator, ni voiture volante en vue…) – sont bien là et soulèvent des questions qui le sont tout autant: de quoi héritons-nous? Nous avons décidé de questionner un scientifique renommé, l’Anglais Jim Al-Khalili (56 ans), spécialisé dans la vulgarisation scientifique, avec qui nous abordons les incertitudes de notre avenir. Prenez le temps de bien vous installer et regardons ensemble de quoi sera fait le monde de demain.

En tant que jeunes nous héritons de la Terre. Un cadeau empoisonné?

Il est clair que notre planète fait face à de nombreux défis en ce XXIe siècle, et nous devons nous rappeler qu’elle est en réalité notre seule et unique maison. C’est à l’être humain de trouver des solutions. Nous n’avons pas vraiment réussi jusqu’à présent, mais nous devons rester optimistes.

Qu’est-ce qui vous fait croire que nous y arriverons?

Je pense que l’être humain est plein de ressources. Il sera capable de trouver des solutions technologiques adaptées.

Quels sont les principaux défis qui nous attendent?

Malheureusement, la liste est longue. Certains des problèmes que nous rencontrons sont issus directement de l’action humaine comme, par exemple, la manière dont nous avons pillé les ressources de la planète. D’autres défis sont générés par nos propres progrès, par exemple la surpopulation et le fait que nous vivons tous plus longtemps grâce aux avancées de la médecine. La propagation d’idéologies irrationnelles et extrêmes m’inquiète également.

La technologie va-t-elle nous permettre d’assouvir les besoins de tous?

Oui, je le pense. Mais nous devrons être imaginatifs et prêts à modifier notre manière de vivre à un moment ou à un autre.

Quel est le conseil que vous aimeriez nous donner?

Ne vous laissez pas abattre par les points de vue passéistes et rétrogrades. Vous vivez dans une période historique excitante, à la fois pleine de défis et d’oppor­tunités, et dans un monde qui change très vite.

Peut-être trop vite…

Mais c’est le monde de demain que nous devons préparer dès aujourd’hui, puisque c’est vous qui serez en charge dans quelques années. Assurez-vous de rappeler régulièrement à ceux qui détiennent le pouvoir que s’ils n’agissent pas maintenant, il sera trop tard.

Qu’est-ce qu’il serait important que nous apprenions pour faire face aux défis qui nous attendent?

Je dirais la capacité de différencier un fait d’une opinion, de faire confiance aux experts et de se battre pour des politiques gouvernementales reposant sur des preuves tangibles, et non des intérêts personnels ou pseudoscientifiques.

Devons-nous nous méfier de l’intelligence artificielle?

Je pense que dans les vingt prochaines années l’intelligence artificielle transformera nos vies de manière encore plus tangible qu’Internet l’a fait durant ces deux dernières décennies.

Dans quels domaines?

L’intelligence artificielle intégrera tous les aspects de notre vie, de la santé à la finance, en passant par l’éducation, les loisirs, les transports, l’énergie et l’industrie.

Beaucoup de gens en ont peur…

Nous ne pouvons pas stopper cela, et devrions l’accepter, mais le public a besoin d’être mieux informé. Si les gens craignent l’intelligence artificielle, ils se désengageront de la question et cela peut devenir dangereux, car non surveillé.

Que faut-il faire alors? Réguler l’intelligence artificielle?

Nous devrions certainement y penser beaucoup plus sérieusement. Et nous poser déjà maintenant les questions éthiques que celle-ci soulèvera. Nous assurer que tout sera transparent et régulé.

Quels sont les risques?

Cette technologie restera dans les mains des secteurs les plus puissants de la société et cela pourrait mener à de grandes inégalités, notamment si l’automatisation se démocratise et prend la place de nos emplois.

Comment gérer la concentration de pouvoir dans les entreprises technologiques?

C’est tout le problème aujourd’hui. Les grands groupes tels que Google, Amazon ou Facebook et leur manière d’utiliser nos données personnelles ont le pouvoir de rendre nos vies plus faciles et plus satisfaisantes, mais uniquement s’ils sont régulés correctement. Ces entités très puissantes doivent être maintenues sous contrôle.

Comment?

Nous verrons bien. A l’heure actuelle, on ne constate pas de réelle volonté politique pour résoudre le problème. L’affaire des hackers russes lors des élections américaines en est un exemple, mais les gouvernements ne semblent pas vouloir vraiment prendre le taureau par les cornes. Certains sont même dans le déni que cela ait pu avoir lieu. Ceci doit changer très rapidement.

«Vous vivez une période historique excitante»

Jim Al-Khalili

Jim Al-Khalili

Professeur de physique à l’Université de Surrey (GB) et titulaire d’une chaire de vulgarisation en science.

Pouvez-vous nous expliquer simplement ce qu’est le transhumanisme?

Il s’agit de l’utilisation de la technologie pour améliorer une partie du corps humain, que ce soient des implants, des médicaments qui prolongeront l’espérance de vie ou nous rendront plus forts ou plus intelligents.

N’est-ce pas une utopie, un fantasme de scientifique?

Non, je ne pense pas. C’est un phénomène qui a toujours existé dans l’histoire de l’humanité. En un sens, je pourrais dire que le fait de boire du café pour améliorer ma concentration pendant que j’écris un texte, ou que le fait de porter des lunettes pour améliorer ma vue sont de simples exemples de transhumanisme.

En quoi cela nous sera-t-il utile?

En principe, le transhumanisme devrait améliorer notre qualité de vie physique et mentale.

En principe?

Nous devons nous assurer que le transhumanisme soit réglementé, et déterminer comment il pourrait être utilisé à mauvais escient.

Par exemple créer plus de clivages sociaux?

La science en soi n’est ni bonne ni mauvaise. Le progrès et la sagesse sont toujours meilleurs que l’ignorance. La question est de savoir comment le savoir scientifique est utilisé. L’intelligence artificielle en est un excellent exemple. Sans régulation ni transparence, elle pourrait conduire à une augmentation des inégalités et des divisions sociales. Mais ce n’est pas nécessairement ce qui va arriver: l’intelligence artificielle peut aussi être utile pour créer une société plus juste.

Qu’est-ce que nous pouvons faire pour affronter et prendre part à ces défis?

Nous devons exiger de nos gouvernements, de nos médias et de nos péda­gogues que certaines questions soient ouvertement discutées et débattues au grand jour.

A quelles questions pensez-vous?

Premièrement, nous devons comprendre les enjeux de cette nouvelle technologie qu’est l’intelligence artificielle. Qui contrôle nos données? Quel sera l’impact de l’automatisation sur nos emplois?

Le changement climatique et les menaces pour l’environnement viennent en second. Que doivent faire les gouvernements pour éviter les scénarios catastrophes et comment pouvons-nous limiter les dégâts que nous faisons subir à notre planète?

Et troisièmement?

Si nous voulons traverser ce siècle heureux et en paix, nous devons agir pour que les sociétés restent tolérantes et libérales.

Il ne s’agit là plus de science…

La montée des idéologies populistes et fascistes est particulièrement effrayante.

N’avons-nous rien retenu des leçons du passé?

Comment lutter contre?

La société au sens large, notamment la jeune génération, ne doit faire preuve d’aucune complaisance face à cette intolérance dont nous sommes les témoins, qu’elle soit à motivation raciste ou dirigée contre certains groupes sociaux. Ceci étant dit, je garde confiance: les jeunes semblent beaucoup plus au fait de ces défis que leurs parents et leurs grands-parents.

Pedro Naymark (23 ans)

Apprenti gestionnaire du commerce de détail à la Coop de Romont (FR)


Jim Al-Khalili

Un regard sur l’avenir

Né en Irak, Jim Al-Khalili est professeur de physique à l’Université de Surrey (GB), et titulaire d’une chaire de vulgarisation en science. Il a réalisé de nombreuses émissions et documentaires scientifiques pour la BBC. Son livre «Ce que la science sait du monde de demain» (Presses polytechniques et universitaires romandes, 2018) compile des articles vulgarisés d’éminents spécialistes sur l’avenir de notre planète, de la médecine. Ses livres sont traduits en 24 langues.