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Denim, la toile qui a conquis le monde

Vêtement le plus porté au monde, le jeans vient de loin! A l'origine pantalon de travail, il est devenu une tenue universelle qui traverse le temps et les modes sans prendre un pli. Suivons le fil de son histoire, depuis ses origines à Gênes au XVIe siècle jusqu'à aujourd'hui, en commençant notre voyage dans un musée zurichois unique en son genre.

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Heiner H. schmitt
19 mars 2018

Reportage

«Pourquoi j'aime tant le denim? Parce qu'il est un symbole de rébellion et qu'il raconte notre histoire.» C'est ainsi que Ruedi Karrer, alias Swiss Jeans Freak, résume sa passion pour le jeans, sa tenue fétiche. Ce Suisse de 59 ans originaire d'un village des environs de Thusis (GR) a dédié un musée à la célèbre toile bleue: le Jeansmuseum de Zurich, qui se situe dans le très animé et artistique quartier du Kreis 4. Ce musée insolite est niché dans un appartement d'environ 150 m2, dont 70 sont consacrés à l'exposition. Ici s'entassent des pantalons, vestes et autres vêtements, tous en denim. Certains peuvent prétendre au titre de pièces historiques, d'autres sont de facture plus récente. Dans une seconde salle, des piles de cartons allant jusqu'au plafond regorgent de vêtements non exposés et de quelques perles tout juste revenues d'expositions auxquelles elles ont été prêtées. Dans ce musée, ouvert sur rendez-vous, sont conservées 10 tonnes de vêtements (soit autour de 12  000 pièces). Les visiteurs sont des amateurs et des professionnels du secteur, mais également des groupes scolaires et des touristes curieux.

Les trésors d'un collectionneur

Entre le pantalon en toile bleue et Ruedi Karrer, le coup de foudre a été immédiat: «Le voilà, mon premier Wrangler, dit-il en dépliant un pantalon fin et élimé, légèrement pattes d'ef. Je l'ai hérité de mon grand frère en 1973. Puis, à 16 ans, avec mes premières économies, je me suis acheté mon premier jeans rien qu'à moi.» À l'époque, raconte-t-il, personne n'aurait jamais osé porter un jeans au bureau, encore moins un modèle déchiré. «Le denim était le tissu des rebelles, des durs à cuire. Et comme tant d'autres, je portais des jeans pour m'affirmer.» Une passion qui ne l'a jamais quitté, et pour laquelle il a même fait des folies quelques années plus tard, comme lorsqu'il a convaincu un punk japonais croisé dans les rues de Zurich de lui offrir son pantalon, «un Big Smith de 65». Certains modèles ont été chinés dans des friperies ou au cours de voyages, alors que d'autres ont été retrouvés dans les bois, où leurs propriétaires les avaient abandonnés.

«Combien coûte le modèle le plus cher de ma collection? Environ 500 fr.», répond-il. Une somme que Swiss Jeans Freak ne débourse pas souvent, car il est une vedette du milieu. Son profil Instagram, suivi par 33 700 personnes, a été repéré par des spécialistes qui sponsorisent sa collection.

Entouré de sa précieuse collection, Ruedi Karrer alias «Swiss Jeans Freak» montre avec fierté quelques-uns de ses trésors.

Le jeans est un symbole de rébellion, qui fait partie intégrante de notre histoire»

Ruedi Karrer

Fait surprenant, dans son armoire personnelle, Ruedi Karrer n'a que très peu de pantalons. En fin connaisseur, il préfère porter toujours le même jeans, et le laver le moins possible. «Celui-ci, je le porte depuis 200 jours de suite, et je ne l'ai pas encore lavé. Bon, d'accord, il est un peu usé, mais il est plus doux au toucher!» Son record personnel? 1002 jours sans lavage! Car pour les vrais amateurs de denim, le jeans ne doit pas passer en machine. Cela risquerait de l'abîmer, alors qu'il suffit de bien l'aérer! Le tissu, que les experts préfèrent acheter raw (brut), autrement dit non prélavé, est encore bien gorgé de sa teinture bleue. Celle-ci va s'estomper lentement. D'abord semblable à une toile vierge, le pantalon en denim raw devient un vêtement organique: au fil du temps, il adopte les formes de celui ou celle qui le porte, et exhibe divers signes d'usure propres aux expériences de chacun. «Le jeans est le vêtement le plus personnel qui existe», commente Ruedi Karrer. «Regardez ceux-là, dit-il en indiquant avec enthousiasme trois modèles usés et sales, ils appartenaient à un cow-boy américain. Vous voyez ces traces blanches horizontales? C'est la marque de sa selle! On retrouve les mêmes sur les trois pantalons.» Ces éléments uniques, telle une signature, témoignent de l'histoire du propriétaire d'un jeans. Le vêtement devient ainsi une relique et une source de curiosité pour les «denimophiles.»

Or, la toile bleue n'émerveille pas que les connaisseurs. Business of Fashion, le site d'information pour les professionnels de la mode, cite des analyses indiquant une nouvelle vague de denim dans la rue, après une phase de déclin. Au premier semestre de 2017, les ventes auraient augmenté de 79% par rapport à la même période en 2016. Le marché du jeans est évalué à plus de 92 milliards de dollars, une croissance qui pourrait bien se maintenir.

De l'univers du luxe à la rue, le denim est omniprésent et versatile.

Universel et intemporel

Si les coupes à la mode évoluent au fil des décennies, certaines font un come-back. Un cycle qu'observe Céline Perret, blogueuse mode romande (voir vidéo en haut de page). «Les nouveautés actuelles sont surtout des rééditions de coupes d'inspiration vintage, ultra tendances dans les années 1970 à 1990.» Parmi les incontournables du moment, elle se réjouit du retour des pantalons pattes d'ef. «Aussi appelés ‹flare jeans›, ils allongent les jambes et affinent la taille, en plus de donner un style bohème, qu'on peut plus ou moins accessoiriser.»

Le jeans a cette particularité de traverser les époques. Mais pourquoi plaît-il toujours autant? «C'est un vêtement universel», commente Gert van de Keuken, directeur de la création de Trend Union, célèbre agence parisienne spécialisée dans l'analyse et la prévision de tendances. «Le jeans est un symbole de résistance et de fiabilité. En moins d'un siècle, de l'uniforme prolétaire qu'il était à ses débuts, il s'est transformé en un vêtement… qui peut atteindre des prix de luxe! Adopté par toutes les classes sociales, le jeans nous appartient à tous.»

En Espagne, une congrégation de sœurs a adopté un habit monacal en jeans, symbole de leur ouverture sur le monde..

Universel, le jeans est adopté par toutes les classes sociales»

Gert van de Keuken

Des bonnes sœurs en denim

Décliné de diverses façons, le denim est même utilisé aujourd'hui pour confectionner des robes de mariée ou du tissu d'ameublement. En Espagne, les sœurs de la congrégation Iesu Communio portent même une robe en denim. Un choix qui se veut tourné vers la modernité. Le jeans inspire aussi les artistes, à l'instar du Britannique Ian Berry. Il a créé le «Secret Garden», un étonnant jardin entièrement réalisé à l'aide de chutes de jeans, exposé au Children's Museum of the Arts de New York jusqu'au 29 avril. 

Créations fantastiques, vêtements de cow-boys ou de religieuses, le jeans prend 1001 formes et revêt tout autant de symboliques. Capable de s'adapter à toutes les conditions, il reste un témoin clé de différentes époques, depuis son invention jusqu'à nos jours.

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Impossible de parler du denim sans aborder la question du développement durable. Selon le WWF, la production d'un kilo de coton (soit un jeans) nécessite au moins 20 000 litres d'eau. De plus, 24% des ventes mondiales d'insecticides sont imputables à la culture du coton. Ces insecticides ainsi que les diverses substances utilisées au cours de la production et de la teinture des jeans (il s'agit souvent d'indigo synthétique à base de réactifs toxiques comme le formaldéhyde et l'acide cyan­hydrique) polluent le sol et les nappes phréatiques. Plusieurs associations ont également dénoncé les conditions de travail contraires à la dignité humaine de certaines usines du secteur.

Sous la pression exercée, de grandes firmes se sont davantage engagées pour la protection de 'environnement et pour l'amélioration des conditions de leurs employés. Levi's, par exemple, a déclaré vouloir cesser l'utilisation des substances polluantes d'ici à 2020. Chez Coop Naturaline, divers gestes ont déjà été adoptés: «Nous utilisons uniquement du coton bio provenant de cultures limitant le gaspillage de l'eau. Nos méthodes de teinture sont non dangereuses pour la santé et nous nous assurons du respect des normes de conditions de travail, conformément aux exigences de l'Organisation internationale du travail (OIT) des Nations Unies», déclare Simona Matt, responsable de la marque Coop Naturaline.

Quant à nous, consommateurs de jeans, comment pouvons-nous limiter leur impact écologique? Selon Fashion Revolution, le mouvement international pour une mode durable, laver un jeans après l'avoir porté une dizaine de fois plutôt qu'une fois sur deux permettrait de réduire son empreinte carbone de 65 à 70%!

L'histoire du jeans

Les étapes de l'histoire du jeans

XVIe siècle
La futaine de Gênes, une épaisse étoffe en coton bleu, sert à couvrir les marchandises. Les marins génois portent un uniforme en toile de Nîmes: le denim.

XIXe siècle
Le jeans débarque aux États-Unis comme pantalon de travail. Signes distinctifs: des trous pour les bretelles et une cinquième poche pour ranger sa montre gousset.

20 mai 1873
Levi Strauss et Jacob Davis obtiennent un brevet pour leur premier blue-jeans. En 1890, il recevra le numéro de lot 501, devenu depuis iconique.

Années 1930
Les héros de Western envahissent les écrans de cinéma, et portent le jeans, qui fascine! Certains touristes l'adoptent pour leurs vacances au ranch.

Années 1950
Elvis Presley, James Dean et Marlon Brando deviennent les idoles d'une jeunesse rebelle et des références en matière de style. Leur point commun? Le jeans.

Années 1960
Les hippies hissent le denim en emblème contre l'autoritarisme et les conventions. En 1968, il devient le vêtement standard de la jeunesse.

Années 1970
Les pattes d'ef font fureur. Puis c'est au tour de la mode punk: on déchire, effiloche, délave son denim! Il se pare même parfois de griffonnages au feutre.

Années 1990
Après le retour du pantalon carotte des années 1980, les jeunes adoptent le baggy et les jeans larges taille basse, popularisés par les rappeurs et les skateurs.