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Mystique: près des arbres

Liens «Une forêt est un miracle», explique la biologiste Diana Soldo. Immersion avec notre guide dans la plus importante forêt d’ifs d’Europe.

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Christoph Kaminski, Pascal Sigg/AAVA, Fotolia, Miriam Dalsgaard
19 février 2018

Les personnes qui passent une après-midi ou une journée en forêt par semaine renforcent leur immunité, explique Diana Soldo.

 

Reportage

 

Ils communiquent, s'entraident, se défendent, ils bougent même ! Les arbres sont dotés d'une véritable forme d'intelligence. Et c’est désormais une certitude scientifique.

Toxique et salutaire à la fois

La montagne emblématique de Zurich abrite la plus importante forêt d’ifs d’Europe. Attirées par la vue imprenable sur la ville et le lac, des centaines de visiteurs en quête de détente s’y pressent chaque week-end. Mais peu d’entre eux viennent pour la végétation. L’arbre, autrefois sacré, mérite pourtant qu’on s’y intéresse. Du haut de ses 3000 ans, c’est le plus vieux de tous! En effet, les arbres en Suisse oscillent plutôt autour de 100 ans en moyenne. Les ifs, arbres à feuillage persistant, sont les seuls à conserver une précieuse activité photosynthétique même en hiver, alors que les autres tombent en dormance. Mais ils cachent aussi un réel danger! Hormis la partie charnue de sa baie rouge (visible en été), tout est toxique en lui. Pourtant, depuis 25 ans, on en extrait l’écorce qui sert à fabriquer un médicament pour le traitement du cancer.

La Suisse est recouverte de 1,267 millions d’hectares de forêts, soit un tiers de la superficie du pays.

Magie païenne

Mais retournons aux Celtes, si proches de la forêt, et à leurs croyances autour d’un monde surnaturel fait de dieux et d’esprits. L’arrivée des Romains, puis l’émergence du christianisme sont venues supplanter les traditions très liées à la nature de ces peuples et de leurs 200 dieux. Malgré tout, certaines traditions païennes survécurent, durant les fêtes de mai notamment.

«De toute évidence, les gens ressentent un fort attachement avec la nature au plus profond d’eux-mêmes», avance Diana Soldo.

Une vision qui explique le succès incontestable du livre de Peter Wohlleben, un forestier allemand de 53 ans. Intitulé La vie secrète des arbres, ce fut l’ouvrage spécialisé le plus lu en 2016 en Allemagne. Le best-seller a depuis conquis le cœur de milliers de lectrices et lecteurs amoureux de la forêt en Suisse et dans 40 autres pays (lire notre entretien avec l’auteur en page 17). Diana Soldo reste convaincue que le livre de Peter Wohlleben contribue à alimenter cette soif de nature, qu’il permet d’appréhender de manière plus consciente et plus attentive les balades en forêt.

Une cure de jouvence

Respecter le silence, écouter et, pourquoi pas, s’égarer. Lors d’une balade en forêt, les imprévus sont légion. Sur le sol couvert de feuilles bourgeonnent peut-être les premières primevères. Le vent frémit dans la cime des arbres. Sur un tronc, le lichen turquoise forme un cœur. Sur la souche d’un arbre, les rayons du soleil éclairent des silhouettes faites de champignons et de mousse. Des phénomènes qui ne se contentent pas de régé­nérer l’esprit: «Les personnes qui passent chaque semaine une matinée ou un après-midi en forêt multiplient par deux leur immunité», explique Diana Soldo. À l’écouter, vivre dans une maison entourée d’arbres est une véritable bénédiction.
 

Indispensables alliés

Hormis la partie rouge et charnue des baies, lif est un arbre très toxique.

Bien qu’ayant étudié les algues dans le cadre de sa thèse de doctorat, la biologiste effectuait déjà des recherches sur l’écologie forestière à l’EPFZ.

Plus tard, elle s’est consacrée à des projets Caritas sur l’approvisionnement en eau, notamment en Éthiopie et au Mali. Sur le terrain, elle a pu se rendre compte de l’importance cruciale des forêts pour assurer la durabilité du cycle de l’eau. En effet, 50% des nuages se forment au-dessus des arbres. «L’absence de forêts entraîne souvent la rareté de l’eau», précise-t-elle. Dans ce domaine, la Suisse peut s’estimer chanceuse: 1,267 millions d’hectares, soit un tiers de notre territoire national, sont recouverts par des forêts. Puis, elle montre un imposant hêtre et nous explique que ses racines en forme de cœur absorbent en été jusqu’à 500 litres d’eau par jour. Il les restituera grâce à la photosynthèse qui permet de produire l’oxygène dont nous avons tous besoin.

 

Diana Soldo garnit souvent un panier de branches et de mousse. Le but? L’apporter à des personnes handicapées n’étant pas en mesure de se déplacer en forêt.

La forêt en partage

Si Diana Soldo apprécie la diversité des troncs d’arbres dans l’Uetliberg hivernal, elle ne cache cependant pas son impatience de retrouver le printemps. «La forêt devient alors mon jardin», nous confie-t-elle. Elle s’imagine déjà en train de cueillir des végétaux comparables à des épinards et bourrés de vitamines, qu’elle mariera à de l’égopode podagraire ou encore à une salade de jeunes feuilles de hêtre.

Diana Soldo se penche et commence à ramasser des branches d’ifs et d’épicéas. Elle prend aussi un peu de vieux bois couvert de mousse qu’elle dépose dans son panier. Elle nous raconte que, de temps à autre, elle quitte la forêt pour rejoindre la chambre de personnes âgées ou handicapées à qui le manque de mobilité ne permet pas de profiter des bienfaits d’un bain de nature. «Sentir la rugosité de l’écorce ou la douceur de la mousse peut faire revivre des moments en forêt issus d’un lointain passé. Les personnes à qui je rends visite y prennent un réel plaisir», dit-elle, le sourire aux lèvres. À cet instant, elle a véritablement tout d’une fée. Certes, la forêt helvétique rend heureux. Mais elle a aussi besoin de s’entourer d’esprits bienfaisants et surtout, elle a besoin qu’on la protège. C’est le souhait le plus cher de notre guide.

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L’Arboretum du Vallon de l’Aubonne a été créé en 1968. Il s’étend sur une superficie de quelque 130 hectares, comprise à l’intérieur d’un périmètre agricole et forestier de 200 hectares environ. Il compte pas moins de 4000 plantes ligneuses. L’Arboretum poursuit un objectif à la fois scientifique, éducatif et récréatif: faire connaître et apprécier les arbres. Ses collections rassemblent 3000 espèces et variétés d’arbres et arbustes provenant de toutes les zones tempérées de la terre. Autre élément unique en son genre: il abrite la Bibliothèque suisse de dendrologie (BSD) couvrant les matières concernant les arbres et les arbustes. Elle n’est pas ouverte au public mais le monde entier peut la consulter sur Internet.

L'Arboretum

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Il existe deux forêts vierges en Suisse:

Site de l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage WSL

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Interview

«Profitez de la nature!»

Passionné Les ouvrages du forestier Peter Wohlleben sont de véritables invitations à flâner dans les bois.

Que pensent les arbres des tempêtes de janvier?
Ils sont en pleine hibernation. Ils ne réagiront aux intempéries qu’à leur réveil. Quand ils subissent des fissures de tension, celles-ci ressemblent à s’y méprendre à nos courbatures. Le bois s’en trouve alors renforcé. Quand un arbre tombe, c’est que le sol n’était pas apte à le porter et que ses racines éprouvaient les plus grandes difficultés à s’ancrer profondément.

Quand il pleut des cordes, comme aujourd’hui, sont-ils contents?
C’est une bénédiction! Un sol forestier normalement constitué peut stocker 25 m3 d’eau à la base des grands arbres. Ils ont besoin de cette réserve pour surmonter les étés de plus en plus secs.
 

«La vie secrète des arbres», Peter Wohlleben, Éditions Les Arènes, 34 fr. 10. En vente dans les principaux magasins Coop.

Vous personnifiez les arbres. Est-ce nécessaire?
Lorsque j’écris que les arbres allaitent leurs jeunes pousses, votre imagination a tout de même moins de travail que si vous lisiez une étude biochimique. Je me trompe?

À vous regarder, on dirait que vous pouvez parler aux arbres. Est-ce le cas?
Non, les arbres ne retireraient rien de ma prose! Le fait qu’ils communiquent entre eux et s’avertissent des invasions d’insectes est connu depuis les années 1970. Mais ce processus est très, très lent.

Est-ce que vous les enlacez?
Je les touche, mais je ne les enlace pas. Certaines personnes pensent que les arbres réagissent à de telles accolades.

Est-ce possible?
Difficilement. Les arbres auraient besoin de plusieurs heures pour s’en rendre compte. Et personne n’enlace un arbre aussi longtemps. Pourtant, il serait bon de prendre le temps de flâner en forêt au lieu de courir comme si nous étions en retard à une réunion d’affaires.

Vous plaidez en faveur des immersions en forêt sans but précis?
Oui. Une promenade dans la nature est bénéfique pour le système immunitaire et abaisse la tension artérielle. En respirant, nous assimilons des substances que les arbres exhalent.

En qualité de garde forestier, vous devez aussi abattre des arbres...
Oui, bien sûr. Je dois aussi me nourrir, pour cela j’ai besoin de plantes et d’animaux. Et puis je me chauffe au bois.

Il vous importe d’exploiter les forêts sans les détruire?
Oui, avec le plus grand respect possible. C’est même plus rentable qu’en utilisant de grosses machines, car les vibrations endommagent le sol forestier. Dans les forêts dont j’ai la charge, ce sont des chevaux qui transportent les arbres abattus. Ils aiment ce travail.

Y aurait-il assez de chevaux de trait pour procéder partout de la même manière?
Nous manquons surtout de gardes forestiers prêts à adopter cette technique! Les propriétaires de ces chevaux seraient ravis d’avoir plus de travail.

Quelle est la morale de vos histoires?
Sortez de chez vous et profitez de la nature!

En vidéo

«L’intelligence des arbres», bande annonce du documentaire