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Rions, Romands!

La scène de l’humour romand se porte bien. Les jeunes talents éclosent grâce aux stand-up et à Youtube, sous l’œil bienveillant des valeurs sûres, qui n’hésitent pas à leur distiller de précieux conseils.

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Sedrik Nemeth, Charly Rappo, DR
23 avril 2018

Mirko Rochat sest prêté au jeu des expressions autour du rire. Ici, rire comme une baleine: sans retenue, à gorge déployée, imitant le cri du cétacé.

 

Reportage

 

Tout a commencé un soir, fin 2011. Mirko Rochat suit un ami à une soirée du Swiss Comedy Club de Neuchâtel. Le principe du stand-up: chacun a 5 minutes sur scène pour faire rire le public, sans décor ni accessoires. Assis dans son fauteuil, il écoute un candidat et se surprend à songer à comment il aurait, lui, écrit telle ou telle vanne. S’ensuivent alors deux capsules d’essai de quelques minutes. «Les gens ont applaudi durant le sketch, ça m’a étonné», raconte-t-il en souriant. Durant deux ans, il monte régulièrement sur scène et balance des gags. «On allait au Comedy Club comme on va au tennis. Je me cherchais.»

De grands noms de l’humour, comme Recrosio, Meury ou Lambiel l’encouragent. Mais c’est Barbezat qui lui mettra le pied à l’étrier en lui demandant où il était caché toutes ces années. Mirko Rochat, qui travaille comme horticulteur chez Coop brico+ loisirs, retrousse ses manches et s’attelle à l’écriture de son premier one-man-show. «Pour moi, l’écriture est douloureuse, je le fais sous fulgurance. J’ai toujours l’impression qu’il n’y a pas assez de gags et en même temps je voulais m’éloigner du stand-up.» Le jeune homme de 35 ans est perclus de doutes devant son ordinateur. Est-ce que ça va faire rire?

Les retours positifs de sa productrice et agent artistique, Aurélie Candaux, et des professionnels de l’humour l’encouragent. «J’ai dû renoncer à des gags trop pipi-caca qui n’apportaient rien au contenu», dit-il. «Il y avait une évidence chez lui, mais il fallait lui donner des coups de pied, se souvient Aurélie Candaux. Je dois vendre le spectacle, donc je dois pouvoir défendre les propos de l’humoriste.» Le premier one-man-show du Vaudois, mis en scène par Christophe Bugnon, tourne depuis un an en Suisse romande (et quelques dates à l’étranger).
 

Eclosion de nouveaux talents

Le Swiss Comedy Club, fondé en 2010, est le berceau du stand-up romand, sur la base de ce qui se fait depuis longtemps aux Etats-Unis et en France, avec le Jamel Comedy Club. Le créateur de ce club du rire, Ivan Madonia, voit éclore sur scène une cinquantaine de talents chaque année. «La scène est ouverte à tout le monde. Il n’y a aucun contrôle avant. On cherche quelqu’un qui fait un vrai show, qui raconte quelque chose de différent», explique-t-il. L’organisateur propose des soirées partout en Suisse romande et a propulsé nombre de jeunes, comme Thomas Wiesel, Jessie Kobel ou Marina Rollman.

Depuis, les soirées stand-up telles que celles proposées par le Swiss Comedy Club, Jokers ou les Crash Test Mondays essaiment en Romandie, parrainées par les pointures locales. «Il y a aujourd’hui plus d’offres que de demandes, mais cette effervescence se révèle positive, il faut donner une première chance aux artistes», souligne Ivan Madonia. Lui-même encourage les débutants à utiliser les réseaux sociaux, à publier des vidéos sur Youtube. «Cela propulse l’artiste et donne envie d’aller le voir sur scène.» Nombre de jeunes ont été repérés grâce à ce nouveau médium.
 

Lorsqu’on rit intérieurement, on «rit sous cape» en français, «dans ses poings» en allemand, ou «sous sa moustache» en italien.

J’ai dû renoncer aux blagues trop pipi-caca qui n’apportaient rien au contenu»

Mirko Rochat, humoriste

L’intérêt des médias

La scène de l’humour romand s’est épanouie il y a une trentaine d’années. «La fin de l’émission La Classe sur FR3 a poussé les médias à s’intéresser aux humoristes de la région, estime Benjamin Cuche (51 ans), connu pour son duo Cuche & Barbezat et désormais à la tête d’une école de théâtre et d’impro. Les gens ont découvert qu’ils pouvaient rire de choses qui les touchaient localement. Avant, on se moquait des artistes romands.» Les Dicodeurs, La Soupe, les revues de fin d’année, puis 120 secondes ont repris le flambeau emmenant nombre de talents dans leur sillage. L’humour romand tient avant tout à ses références régionales. «L’une des recettes consiste à adapter les blagues universelles au contexte local», suggère Ivan Madonia.
 

Echanges de gags entre artistes

Toute la branche en a profité, grâce aussi à la bonne entente entre les comédiens. «Il y a une émulation positive, on se passe des gags, dit Benjamin Cuche. Quand les uns font un bon spectacle, cela incite le public à aller voir d’autres humoristes.» Et d’ajouter avec un clin d’œil, «un copain comédien va peut-être devenir directeur de théâtre ou responsable culturel. Il ne faut donc se fâcher avec personne, on évolue dans un microcosme.»

Les jeunes viennent demander conseil aux valeurs sûres, mais l’inverse vaut aussi: les valeurs sûres observent volontiers ce que font les jeunes. «Le conseil de base que je leur donne est de travailler sur l’état d’esprit, d’être à l’écoute du public et de persévérer, confie l’humoriste neuchâtelois. Le talent n’est qu’une partie de l’iceberg, ensuite, il faut du travail, de la volonté et de la chance.» Mirko Rochat a apprécié les petits trucs et les encouragements que lui ont donnés les anciens, même si ceux-ci «ne déroulent pas le tapis rouge. Il faut mériter sa place.»

L’humour helvète s’exporte-t-il particulièrement bien? Oui, à condition de renoncer à ses spécificités, selon la sociologue Nelly Quemener (lire l’interview en page 21): «Quand les artistes font des sketchs sans trop de références culturelles, ils peuvent voyager.» Il s’agit donc de trouver un équilibre entre ancrage local et universalité. La scientifique note que l’humour de niche (l’Arabe, la femme, l’homo…) fonctionne bien actuellement.

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Le duo Cuche & Barbezat fait beaucoup de références locales sur scène.

On ne peut plus faire de gags racistes ou sur les blondes»

Benjamin Cuche, humoriste

Apparition de nouveaux tabous

Cependant, cet art vivant, si indigène ou universel soit-il, est lui aussi soumis au politiquement correct: «On ne peut plus faire de gags racistes ou sur les handicapés. Encore que, il y a des choses que Barbezat et moi ne pouvons pas nous permettre, mais qui passeraient sans problème chez un stand-uppeur», note Benjamin Cuche. Les blagues sur les blondes ne s’avèrent plus de bon ton depuis que le sexisme est cloué au pilori. Mais d’autres têtes de Turcs deviennent récurrentes: Trump et les climato-sceptiques.

Mirko Rochat, lui, évite les thèmes politiques ou trop personnels et préfère s’inspirer de la rue. «Je ne suis pas là pour dénoncer des choses ou faire la morale. Mais il y a toujours des gens qui voient des revendications dans mes sketchs.»
 

L’humour résistera-t-il au temps?

Reste à savoir si cette émulation actuelle tiendra dans la durée. Le patron du Comedy Club, Ivan Madonia, plaide pour une plus grande place pour les humoristes romands dans les festivals suisses. Benjamin Cuche émet des réserves: «Aujourd’hui, tout le monde fait du Jamel Debbouze. Je ne me rappelle plus qui dit quoi. On va au spectacle, on ne va plus voir un artiste.» Mirko Rochat, qui représente cette nouvelle vague, espère avoir réellement percé dans dix ans et pouvoir se produire dans les festivals d’humour de toute la francophonie.

En attendant, il a gardé un 40% au Brico+ Loisirs de Crissier, où parfois les clients le reconnaissent et viennent prendre un selfie avec lui. «C’est difficile de faire une scène le soir après le boulot, de finir à minuit et de bosser le lendemain. Mais je mets tout en œuvre pour que ça marche.»

Humour de niche

Nelly Quemener Sociologue à Paris Sorbonne Nouvelle, auteure du livre Le pouvoir de lhumour

Comment définir l’humour?
Pour moi, c’est une performance scénique, qui joue sur des effets de décalage linguistiques, culturels, gestuels, mais aussi sur la surprise, l’incongruité, le glissement. Il s’agit d’un contrat entre l’humoriste et son public, qui vient dans un état d’esprit favorable, et du contexte. Ensuite, il prend les formes les plus diverses.

L’humour est-il universel?
Pas forcément, il est lié à une culture et à la position sociale des humoristes et des récepteurs. Il y a une standardisation, mais celle-ci n’implique pas l’homogénéité. Cela doit beaucoup au stand-up qui fonctionne toujours sur le même modèle: chacun raconte une expérience de vie. Mais il le fait en se positionnant dans une niche: «beauf», minoritaire, féminin... Le risque des jeunes humoristes est de se cimenter dans ce créneau.

Devient-on plus politiquement correct?
Il y a trente ans, il y avait d’autres interdits. Mais c’était un humour d’hommes blancs. Aujourd’hui, avec l’émergence de nouveaux talents issus des minorités, les thématiques abordées se sont multipliées. Jamel Debbouze joue l’Arabe, Florence Foresti parle du corps et de la féminité, l’homosexualité est plus volontiers abordée... Des thèmes hautement politiques. En même temps, d’autres tabous apparaissent, comme la religion.

L’essor des jeunes talents doit aussi beaucoup au public, non?
Oui, le développement est plus participatif. C’était déjà le cas au début des cafés-théâtres, quand les artistes étaient payés au chapeau, avant de s’institutionnaliser et de rendre les spectateurs passifs. L’humoriste vanne aujourd’hui le public selon le schéma: «Je ris de vous, donc vous riez de moi» pour obtenir sa complicité. Cela dit, le stand-up risque aussi, un jour, de devenir à nouveau un spectacle de représentation.

Quel rôle ont joué les réseaux sociaux?
Ils sont dans la continuité des dispositifs télévisuels, comme les émissions de Laurent Ruquier où le public attribuait des notes aux sketchs. Le rire se produit en commun. Youtube fait émerger de nouveaux humoristes, dont on mesure le talent au nombre de vues et de commentaires.

Vidéo

Marina Rollman:

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Thomas Wiesel et les blagues sur Trump:

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Jamel Debbouze et les blagues sur les Arabes:

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Frédéric Recrosio: