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TRAIN DE NUIT

«On adore voyager ainsi»

Les trains de nuit semblent à nouveau avoir le vent en poupe. Qu’en est-il réellement? Qui sont les voyageurs? Nous avons embarqué entre Zurich et Vienne.

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Nicolas de neve
24 juin 2019

Les Biennois Yanick et Simon fraternisent avec deux Sud-Coréens, Joe et Victoria, rencontrés à bord du train de nuit entre Vienne et Zurich.

C'est un peu comme en colo: on râle des ronflements du voisin et des effluves de ses chaussettes, de la promiscuité, des courbatures et du sommeil saccadé mais, au final, on en garde de beaux souvenirs. Rencontres, coup de foudre, une mer qui se dessine aux lueurs du petit matin derrière la vitre… Tout est possible à bord d’un train de nuit.

Les Biennois Yanick et Simon fraternisent avec deux Sud-Coréens, Joe et Victoria, rencontrés à bord du train de nuit entre Vienne et Zurich.

«On adore voyager ainsi, c’est une expérience», explique Simon Burri (32 ans) qui raconte avoir voyagé en train de nuit jusqu’en Finlande. «On ressent le voyage plus qu’en avion, complète son ami Yanick (31 ans). Et on fait des rencontres. A l’aller, on est tombés sur des gens avec qui on a passé toute la journée à Vienne.»

Sept destinations sont desservies par des trains de nuit depuis Zurich ou Bâle: Berlin, Budapest, Graz, Hambourg, Prague, Vienne et Zagreb. Si l'offre internationale a significativement diminué, de nombreux trains de nuit circulent encore en Italie, en Espagne ou en Suède.

Rencontre Bienne-Corée du Sud

Yanick et Simon reviennent d'un séjour de quatre jours dans la capitale autrichienne. «On est aussi allés voir un match de l'équipe suisse de hockey sur glace à Bratislava (ndlr: nous avons voyagé en mai dernier)», explique l’un des deux bilingues. Sur le quai, une vingtaine d’autres supporters en rouge et blanc avaient aussi choisi le train de nuit pour se rendre à ce Championnat du monde.

Dans leur compartiment à quatre couchettes, Joe et Victoria, Sud-Coréens résidant en Australie, s’offrent leur premier voyage en Europe. «Nous sommes allés à Paris, Cologne, puis Prague et Vienne, explique la jeune femme de 27 ans, tout en train de nuit. Maintenant, nous allons au Jungfraujoch pour terminer notre voyage. J’espère qu’il fera beau!» Et pourquoi le train de nuit? «C’est bien moins cher.»

Voyager en dormant permet aussi d’économiser une à deux nuits d’hôtel sur place. «Et à l’arrivée vous êtes au centre-ville», complète Simon. Si les questions de temps, confort et prix par rapport aux vols peuvent être rela­tivisées (voir l’infographie en page 20), le prix reste central dans le choix de son mode de transport: «A prix égal, on préférera l'avion, confirment Yanick et Simon. C'est aussi compliqué de trouver et de réserver les trajets que l'on peut faire en train de nuit.»

Qui a tué les trains de nuit?

Si l’on pouvait embarquer à Genève, Sion ou Fribourg, et se réveiller à Lisbonne, Rome ou Barcelone, l’offre internationale en Europe a significativement diminué, sinon disparu, les vingt dernières années. En cause: la baisse des prix des vols en avion (EasyJet est apparu en 1995), l’amélioration du réseau autoroutier et la libéralisation des transports internationaux de voyageurs par le rail, décidée par l’Europe en 2007, qui ont ouvert la brèche à la concurrence. Les pays européens ont les uns après les autres abandonné leurs wagons-lits internationaux. Certains, comme la Suède et l’Italie, ont gardé leurs trains de nuit internes.

Tous? Non. Les chemins de fer autrichiens (ÖBB) ont choisi de récu­pérer certains des convois nocturnes abandonnés par leurs voisins allemands. «D’un jour à l’autre, nous avons doublé notre réseau de trains de nuit, explique Bernhard Rieder, porte-parole de l’ÖBB. Le succès de nos Nightjets montre que nous avions raison.» Dès le début, un nombre «suffisant» de passagers fréquentent leurs trains qui desservent Zurich, Bâle, Vienne, Berlin, Hambourg, Prague, Rome, Varsovie ou Budapest.

A noter que les voyages en train sont toujours restés attractifs: l’abonnement général européen Interrail a triplé ses ventes entre 2005 et 2018, passant de 100000 à 300000 billets vendus par an.

Wagons-lits de luxe prisés

Ce sont 1,4 million de passagers qui aujourd’hui empruntent chaque année les trains de nuit de l’ÖBB, sur un total de 261 millions. «C’est une activité de niche. La catégorie de luxe est celle pour laquelle il y a la plus grande demande. Les gens sont prêts à payer pour avoir plus de confort.» Selon lui, les wagons-lits à un, deux ou trois vrais lits et lavabo privatif sont réservés et complets longtemps à l’avance. Ce qui n’est pas le cas de compartiments à 4 ou 6 couchettes, ni des sleeperettes, ces sièges inclinables comme en avion.

Pour répondre à ce marché, ÖBB investit «massivement» dans 13 nouveaux trains de nuit complets, en misant sur des cabines privatives du style de l’hôtel «capsules» japonais avec douche. Les compartiments à six couchettes seront supprimés. Mise en circulation des nouveaux wagons: en 2022. Côté prix du billet, ÖBB continuera à s’aligner sur l’aviation low cost. «Sur un tracé comme Zurich–Berlin, nous notons une baisse de nos réservations dès qu’une compagnie fait une offre plus avantageuse. L’argument écologique que tout le monde brandit aujourd’hui n’a pour l’instant aucune influence. Nous ne pouvons pas uniquement miser là-dessus.»

 

Dire que notre journaliste Gilles Mauron est arrivé frais et dispos après une nuit en train serait mentir. Il a néanmoins tenu toute la journée à Vienne sans sieste. «J'ai eu un sérieux coup de pompe vers 11 h. Après j'ai donné le tour.»

La honte de l’avion

C’est pourtant l’argument écolo qui replace les trains de nuit sur le devant de la scène. En arrivant ce janvier au Forum international de Davos en train, la militante suédoise Greta Thunberg (16 ans), semble avoir rappelé à tout le monde qu’il était encore possible de traverser l’Europe par le rail. Fin 2018, elle avait repopularisé le mouvement flygskam en Suède, la «honte de l’avion», qui pointe du doigt les utilisateurs réguliers de l’espace aérien. Il faut dire que la comparaison est implacable: le train pollue environ 15 fois moins.

Un sondage de l’Association transports et environnement (ATE), début juin, montre que 60% des 1200 Suisses sondés seraient prêts à voyager en train de nuit à l’international. Des élus demandent aux CFF d’ouvrir de nouveaux trajets depuis la Suisse. On parle de taxer le kérosène pour que les billets d’aviation reviennent à des tarifs plus dissuasifs. Certaines entreprises, comme l’Université de Bâle, imposent à leurs employés de voyager en train plutôt qu’en avion… «Je parle au minimum deux fois par semaine avec un journaliste suisse, confirme Bernhard Rieder de l’ÖBB. Il y a un très fort intérêt, et pas seulement en Suisse; toute l’Europe en parle.» Mais les idées ne suffisent pas: les réservations dans leurs Nightjets n’ont elles pas augmenté depuis le début de l’année.

Horizon 2023 pour les CFF

Conscient de ce marché en possible croissance, ÖBB lance à qui veut l’entendre vouloir agrandir son réseau de trains de nuit en Europe, à condition de trouver des partenariats: «Nous avons de nombreuses idées, mais il nous faut des partenaires. Nous ne pouvons pas prendre de risques seuls.» Du côté des CFF, déjà partenaire d’ÖBB pour l’entretien et la vente des billets au départ de la Suisse, on nous confirme être en discussion avec les chemins de fer autrichiens. Mais la route est longue: «Pour ouvrir une nouvelle ligne, nous aurions besoin de nouveaux trains. Si nous les commandions maintenant, nous ne les aurions pas avant 2023 au plus tôt», commente leur porte-parole Werner Ebert.

Et arrêter un train de nuit existant traversant la Suisse sans stop? «Il y en a un: le Paris-Brigue-Venise. Mais ses heures de passage en Suisse ne sont pas intéressantes. Ça signifierait un départ au milieu de la nuit.» Avis aux oiseaux de nuit.

Comparatif pour un trajet aller simple

De Genève (gare Cornavin) à Vienne (gare principale)

* Vol 1 h 30 + trajets aéroport-gare 2 × 15 min + check-in/out 2 × 1 h
** Compilation des deux calculateurs suisses Myclimate et Mobitool 
*** Tarif le plus bas relevé le 17 juin pour voyager le vendredi 19 juillet

Mise en bouche: trains de nuit à l'écran

  • «Une Femme disparaît», Alfred Hitchcock, 1938
  • «Night Train to Munich», Carol Reed, 1940
  • «Pociag», Jerzy Kawalerowicz, 1959
  • «Il criminale», Marcello Baldi, 1962
  • «Trains étroitement surveillés», Jiri Menzel, 1966
  • «Le Crime de l'Orient-Express», Sidney Lumet, 1974
  • «Ye Che», Diao Yi'nan, 2007
  • «Night Train», Brian King, 2009
  • «Le Crime de l’Orient-Express» - saison 14, épisode 12, Hercule Poirot (ITV), 2010
  • «Un Train de nuit pour Lisbonne», Bille August, 2013

Pour s’organiser: sites indispensables

Trouver l'horaire d'un train, normal ou de nuit, en Europe peut être un vrai casse-tête. Voici quatre sites qui vous permettront d'y voir clair:

  • Trains de nuit au départ de la Suisse: www.cff.ch et www.nightjet.com
  • Interrail propose toujours des offres intéressantes en Europe. Nombreux renseignements sur les trains de nuit et infos pratiques: www.interrail.eu
  • Seat 61 est le top des sites de voyage par le rail.Tenu par un Anglais, vous y trouverez des itinéraires fous à réaliser partout dans le monde. Il explique même comment aller en Australie sans prendre l'avion! (en anglais): www.seat61.com
  • Les horaires de tous les trains en Europe mis à jour chaque année, la liste des principaux trains de nuit européens et la carte des voies ferrées européennes. Version papier et digitale (en anglais): www.europeanrailtimetable.eu