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Futées, les plantes!

Considérées comme des organismes vivants de seconde catégorie, les plantes ont pourtant de nombreuses aptitudes: elles écoutent, communiquent, élaborent des stratégies… De quoi bousculer les idées reçues.

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Heiner H. Schmitt
14 avril 2019

Le monde n’aurait jamais pu être sauvé si Noé n’avait pas embarqué sur son arche quelques plantes. Pourtant, on ne parle dans la Bible que d’animaux montés à bord, pas de végétaux. «La croyance infondée selon laquelle les plantes ne sont pas des êtres vivants à part entière était déjà largement répandue à l’époque», explique Stefano Mancuso (53 ans), biologiste italien, auteur de plusieurs ouvrages sur les aptitudes des plantes.

Pour déconstruire cette idée reçue, ce professeur à l’Université de Florence a créé un laboratoire de neurobiologie des plantes. Les résultats de ses recherches sont si surprenants qu’ils lui ont valu de rejoindre le cercle fermé des «world changers» – ceux qui changent le monde – du réputé magazine The New Yorker.

Le peu de considération accordé aux plantes remonte au philosophe grec Aristote (384 av. J.-C.–322 av. J.-C.). Ce dernier les considérait comme sous- développées, car incapables de se déplacer. Or si elles restent sur place, les plantes sont néanmoins mobiles. Elles peuvent s’orienter vers la lumière et lutter les unes contre les autres dans leur quête de rayons de soleil.

Mieux: elles influencent le comportement d’autres êtres pour arriver à leur fin: «Vu qu’elles ne peuvent pas porter elles-mêmes leur pollen d’une fleur à l’autre pour se reproduire, les plantes ont besoin de vecteurs», explique le biologiste en exhibant des photos d’insectes et d’oiseaux pollinisateurs attirés par le parfum que dégagent les fleurs.

Des neurones dans les racines

Toujours selon le scientifique, le sens de la perception des plantes serait plus développé, plus riche et plus précis que celui des animaux: «Chaque extrémité de racine d’une plante peut identifier et traiter simultanément vingt signaux chimiques et physiques.» Dans son livre décrivant la capacité des végétaux à se mouvoir, le naturaliste britannique Charles Darwin (1809–1882) avait le premier relevé des similitudes entre l’extrémité des racines des plantes et le cerveau des animaux inférieurs. Il voyait en effet déjà les plantes comme des «êtres vivants extraordinaires».

«Le sens de la perception des plantes est plus riche que celui des animaux»

Stefano Mancuso, biologiste (53 ans)

Ce sont précisément les parties terminales des racines que le professeur Mancuso et son équipe étudient à Florence. Ils ont prouvé qu’au bout de chacune d’elles, il existe une zone – minuscule, mais très active – fonctionnant comme un neurone humain et qui consomme comme lui énormément d’oxygène. C’est là que les perceptions sont transformées en signaux électriques, déclenchant à leur tour différentes réactions, par exemple l’exhalaison d’une odeur qui avertit les plantes voisines d’un danger.

Autre exemple de réaction étudiée, celle du haricot de Lima: lorsqu’il est attaqué par un parasite, ce haricot diffuse un parfum qui attire l’ennemi de ce même parasite. Plutôt recherché comme stratagème, non?

Stefano Mancuso propose une vision révolutionnaire du monde végétal.

Sourdes comme des pots?

Une autre chercheuse, l’Australienne Monica Gagliano, s’est intéressée, quant à elle, aux aptitudes d’écoute des plantes. Ses recherches ont démontré que les pois sont sensibles au bruit de l’eau. Leurs racines croissent en direction des sons produits par un écoulement, même si aucune terre humide ne se trouve à proximité.

Cette découverte pourrait avoir une application pratique non négligeable. En effet, partout dans le monde, des racines d’arbres envahissent les canalisations, les obstruent et causent de lourds dommages. D’après cette chercheuse, une simple isolation acoustique pourrait préserver nos conduites.

Une étude américaine a de son côté diffusé les sons émis par des chenilles mâchant des feuilles. En les entendant, certains végétaux ont couvert leurs feuilles de substances chimiques protectrices afin de se défendre contre leurs assaillants présumés. En Israël, on a fait écouter le bourdonnement des abeilles à des onagres, plus connues sous le nom d’herbes aux ânes. Résultat: après trois minutes, les fleurs ont fortement augmenté le taux de sucre de leur pollen dans le but d’attirer l’attention des pollinisateurs qu’elles pensaient avoir détectés.

Monika Messmer, agrobiologiste (54 ans)

«L’échange entre les végétaux et les autres organismes vivants est permanent»

Applications pour l’agriculture

Monika Messmer (54 ans) travaille à l’Institut de recherche de l’agriculture biologique (FiBL) de Frick (AG). Avec ses collègues et en collaboration avec l’EPF de Zurich, cette agrobiologiste souhaite, en comprenant le fonctionnement des plantes et en utilisant leurs aptitudes, trouver des solutions pour l’agriculture écologique de demain. Par exemple, ils s’intéressent à la culture des pois, une légumineuse qui joue un rôle important dans la culture biodynamique, appréciée également pour ses qualités alimentaires: «Dans le monde entier, la culture des pois est affectée par la monoculture croissante et le phénomène de fatigue des sols», explique-t-elle.

Avec son équipe, ils cherchent à déterminer quels organismes vivant dans le sol empêchent leur croissance. Ils ont découvert que l’une des principales problématiques venait de parasites fongiques. Or les conventions de l’agriculture biologique interdisent de le combattre en employant des pesticides classiques. La chercheuse a alors examiné avec ses collègues 300 sortes de pois. Ils ont identifié celles qui attirent le plus d’auxiliaires (parasites utiles à leur croissance) tout en repoussant les nuisibles. Ces variétés particulièrement robustes sont ensuite reproduites, multipliées et commercialisées à l’intention des agriculteurs.

Afin d’assurer le bon fonctionnement du processus, les chercheurs recourent aux technologies modernes pour passer les racines des plantes au peigne fin sous une perspective génétique, sans oublier l’ensemble des micro-organismes qui les entourent, c’est-à-dire des bactéries et des champignons. Le FiBL étudie ainsi «le dialogue moléculaire» entre les végétaux et les autres organismes vivants en symbiose avec eux. «L’échange entre eux est permanent», souligne Monika Messmer.

Les plantes interagissent donc avec le monde extérieur. Tout comme nous, sinon plus: «L’être humain est doté d’un cerveau très développé, commente Stefano Mancuso. Pourtant, il ne réagit guère aux dangers comme le changement climatique.» Dans son dernier ouvrage La Nazione delle Piante (non traduit), il a rédigé une «constitution des plantes» pour assurer la survie de tous les organismes, humains, animaux, végétaux, vivant sur Terre ensemble. 

CE QU'IL FAUT RETENIR

  • De plus en plus de travaux de recherche mettent en évidence les diverses aptitudes des plantes.
  • Elles peuvent communiquer avec d’autres espèces végétales et animales.
  • Elles prennent des décisions et ont une mémoire.
  • Elles peuvent résoudre des problèmes et se défendre.

 

Coin lecture

Pour aller plus loin

Si notre article a titillé votre intérêt, voici une sélection de livres pour poursuivre votre exploration du monde végétal.

«L'intelligence des plantes»

Stefano Mancuso, Alessandra Viola, Ed. Albin Michel, 2018

 

«Le langage secret des plantes»

Jean-Pierre Jost, Yan-Chim Jost-Tse, Ed. Cabédita, 2017  

 

«Les Arbres, entre visible et invisible»

Ernst Zürcher, Ed. Actes Sud, 2016

 

 

 

Toutes les plantes sur les photos sont disponibles chez Coop brico+loisirs.