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La Suisse à pas de géant

Pour les 60 ans de Swissminiatur à Melide (TI), Dominique Vuigner confiera le 6 juin officiellement les rênes du site à son fils Joël, qui suit une formation de directeur.

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Sandro Mahler
26 mai 2019

Le roi de Swissminiatur et son successeur devant la maquette du château et de la collégiale de Neuchâtel.

Du Palais fédéral, à la cathédrale de Lausanne et l’amphithéâtre d’Avenches en passant par les fermes jurassiennes, tout est là. Et à seulement quelques pas l’un de l’autre. De nouvelles maquettes, telles que le château de Rapperswil (SG), ajouté l’année dernière, se fondent parfaitement dans le paysage. Cette constance enchante certes les nostalgiques, mais aujourd’hui la Suisse à l’échelle 1:25 a un petit air désuet. Le nombre de visiteurs de Swissminiatur est tombé à 130000 en 2018 (dont 13 154 Romands). Ils étaient 350000 dans les meilleures années. Le seuil critique se situe à 140000.

De nouvelles idées et innovations s’avèrent donc nécessaires, et le passage de témoin à la troisième génération arrive à point nommé. «Je voudrais en quelque sorte dépoussiérer l’image du site, tout en préservant la tradition familiale», déclare Joël Vuigner (35 ans) qui prendra officiellement la succession de son père Dominique (66 ans) le 6 juin prochain, à l’occasion du soixantième anniversaire du parc.

126 maquettes réparties sur une surface de 14000 m2. La place commence à manquer pour de nouveaux modèles.

Une fabuleuse histoire

C’est à un représentant que l’on doit l’idée de Swissminiatur. Nous sommes dans les années 1950. De passage à Grimisuat, dans le Bas-Valais, le représentant raconte au propriétaire d’un magasin du village qu’il a découvert un site d’attraction à thème d’un nouveau genre: le parc miniature Madurodam, à La Haye (Pays-Bas). Le propriétaire du magasin, Pierre Vuigner (1926–2011), se met alors en tête d’adapter le concept en Suisse. Il trouve un bout de terrain au Tessin sur un barrage au-dessus du lac de Lugano et commence la construction. Quand Swissminiatur ouvre ses portes en 1959, le parc ne réunit que quelques maquettes et les jardins sont encore modestes. Pierre Vuigner ne se doute pas encore qu’il pourra dire, quelques années plus tard, qu’il a «trouvé une mine d’or».

Les premiers à découvrir la Suisse en miniature sont les Italiens. Dans les années 1960, ils traversent en masse la frontière pour venir faire des achats. Des montres, du chocolat, des cigarettes... Et ils s’arrêtent au nouveau parc situé sur la route de Lugano. «Jusqu’en 1974, les deux tiers des visiteurs étaient Italiens», se rappelle Dominique, qui a été formé par son père dès l’âge de 19 ans. «A chaque jour férié en Italie, on voyait arriver une centaine d’autocars. Et il y avait près de 50 jours fériés par an à cette époque.»

Dominique Vuigner et son frère Jean-Luc reprennent les rênes en 1980, au début de la deuxième période faste, la période suisse. L’inauguration du tunnel du Saint-Gothard ouvre la route aux Suisses résidant au nord des Alpes, qui s’y rendent désormais en voiture. Eux aussi débarquent par milliers. Swiss­miniatur est resté pendant plusieurs dizaines d’années un passage obligé, une visite que chacun se devait de faire au moins une fois dans sa vie. De simple attraction, le parc devient une véritable tradition suisse que l’on transmet d’une génération à l’autre. Sa fréquentation a atteint son apogée en 1989, avec 350000 visiteurs.

Cependant, avec l’arrivée du numérique les choses se compliquent. La tradition se perd peu à peu. De plus, avec le Musée des transports à Lucerne ou l’Europa-­Park en Allemagne, attirant les familles suisses, Swissminiatur doit faire face à une forte concurrence. Le nombre de visiteurs a de nouveau reculé en 2018, alors que la courbe remontait depuis 2012. De 2009 à 2012, les entrées à Swissminiatur ont chuté de 225000 à 120000 en raison du développement des compagnies aériennes low cost. Le parc fut alors sauvé par les touristes venus non pas du sud ou du nord, mais de l’est. «Sans les Asiatiques, nous aurions dû fermer», avoue Dominique Vuigner. Le tourisme au Tessin dans sa globalité est sur le déclin: si les statistiques de 1980 y affichaient encore 5 millions de nuitées, les chiffres ne dépassent guère les 2,3 millions en 2018. Melide comptait treize hôtels pendant la période faste. Aujourd’hui, ils ne sont plus que trois, dont deux s’apprêtent à fermer.

Le visiteur se sent ici comme un géant. En seulement un pas il passe de l'aéroport de Zurich au Palais fédéral.

«J’aimerais donner à mon tour»

C’est en Asie et outre-mer en général que le futur directeur entrevoit du potentiel – et pas seulement à cause de ses origines. En effet, Joël Vuigner a été adopté en Inde lorsqu’il avait 8 mois. Il continue de se rendre une fois par an à l’orphelinat de Mumbai pour y faire don de vêtements et d’argent. «Je suis très reconnaissant de cette grande chance que m’a donnée ma famille, déclare le trentenaire. J’aimerais donner à mon tour.»

Comme le veut la tradition familiale des Vuigner, Joël a grandi avec Swiss­miniatur. «Au début, j’ai pensé que ça ne serait jamais mon truc, raconte-t-il. Je voulais juste gagner suffisamment d’argent pour m’acheter une mobylette.» Pourtant, année après année, il s’est montré de plus en plus disposé à s’investir dans l’entreprise, et a suivi pour cela une formation internationale: après l’école de commerce de Lugano, il apprend l’allemand à Thalwil (ZH), l’anglais à Vancouver et à Londres, puis le portugais à São Paulo. «Mon père a toujours insisté sur l’importance des langues.»

Depuis 2011, Joël travaille sur le site à plein temps et il est directeur commercial depuis quatre ans. L’heure est venue aujourd’hui de concrétiser ses idées. Il s’est beaucoup déplacé ces derniers temps pour faire de la publicité en Iran, à Dubaï, en Inde ou encore au Brésil. «Le marché suisse occupe toujours la première place, mais celle de l’Asie est de plus en plus importante.» Beaucoup de jeunes mariés choisissent Swissminiatur comme point de départ de leur voyage de noces en Suisse. Le restaurant propose d’ailleurs des plats indiens et halal.

Le nouveau modèle de train Traverso de la Südostbahn a déjà son pendant miniature. Ici à la gare de Blausee dans le canton de Berne.

Un regard vers l’avenir

Mais tous les marchés du monde finissent un jour par s’épuiser. En tant que prochain directeur, Joël Vuigner doit par conséquent réfléchir à l’orientation qu’il souhaite donner à l’entreprise familiale. L’attraction est devenue au fil des années un musée en plein air et un parc pour nostalgiques qui n’est plus vraiment une découverte. C’est pourquoi il souhaite dépoussiérer son image. Il a déjà commencé l’année dernière en lançant une application pour smartphone et, à l’occasion du soixantième anniversaire du site, un nouveau logo sera dévoilé. «Je voudrais promouvoir l’interactivité», annonce-t-il.

L’idée d’un déménagement dans un hall reste pour le moment ce qu’elle est: une idée. «C’est le dernier recours. On tient beaucoup à Melide ne serait-ce que par sa situation proche de la route», explique le futur directeur.

Conseil paternel

Joël Vuigner a en lui l’ADN de Swissminiatur, cela ne fait aucun doute – mais pas trop quand même, espérons-le. «Je ne lui laisse les rênes qu’à la condition qu’il passe davantage de temps avec ses enfants, contrairement à ce que j’ai fait», confie Dominique en jetant un regard sévère à son fils. «J’étais trop rarement à la maison.» Son petit-fils Xavier (8 ans) le remerciera un jour. Lui aussi gagnera peut-être son premier argent de poche dans cette entreprise familiale.

Informations pratiques: www.swissminiatur.ch


En bref

  • Swissminiatur accueille 126 maquettes à l’échelle 1:25 sur 14000 m2.
  • Pierre Vuigner ouvre ce parc le 6 juin 1959 avec quelques maquettes seulement.
  • Avec l’ouverture du tunnel du Gothard, les touristes suisses augmentent.
  • Une seule maquette exige 1700 heures de travail et coûte au minimum 40000 fr.

 


 

Artiste au travail: Simona Bianchi repeint les sièges léopard du Festival international du film de Locarno.

1700 heures de travail par maquette

Il suffit juste de construire une petite maison et c’est fini? Détrompez-vous! L’entretien des maquettes coûte très cher. La solution pourrait être un déménagement dans une grande halle. 

Il faut énormément de temps pour réaliser une maquette. Tout commence par une demande de la région où se trouve le monument à rapetisser, formulée le plus souvent par ses responsables touristiques.

Une fois tout le monde d’accord sur la coopération future en matière de publicité, Swissminiatur reçoit les plans de construction, les plans au sol et des photos du bâtiment.

Lorsque la conception de l’ensemble est finalisée, un modéliste français fabrique une maquette brute. Entièrement blanche, cette dernière est livrée à Melide pour la suite: production des détails à l’aide d’une imprimante 3D, collage, peinture, décoration. Le travail réalisé par Swiss­miniatur représente à lui seul 1700 heures. Coût d’une maquette: à partir de 40000 fr.

Un entretien très onéreux

Une fois mise en place, une miniature peut résister quatre à cinq ans à la météo avant sa première restauration. «Le vent et la chaleur sont les pires ennemis des maquettes», explique Joël Vuigner. Les couleurs pâlissent et les surfaces sont attaquées. Les maquettes les plus fragilisées sont démontées, mises à l’abri et rafraîchies chaque hiver. Les collaborateurs sont constamment occupés à des travaux d’entretien dans les deux ateliers cachés sur le site.

Cet entretien coûte extrêmement cher. Le déménagement à l’intérieur d’une halle permettrait d’économiser de 600000 à 800000 fr. En outre, le parc pourrait rester ouvert toute l’année, et non huit mois comme c’est le cas actuellement. Cependant, il y a un hic: il s’agit d’un très gros investissement et le parc serait obligé de quitter Melide, le berceau de Swissminiatur. C’est pourquoi Joël Vuigner considère ce scénario comme le «dernier recours».

Un déménagement résoudrait néanmoins un autre problème: la taille. Il n’y a plus beaucoup de place pour les nouvelles maquettes et il n’est désormais plus possible d’agrandir Swissminiatur.

Cela dit, la limite n’est pas encore atteinte. «Il y a toujours une solution», déclare Joël Vuigner, optimiste.