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SéJOUR EN MONTAGNE

Dormir au plus près des étoiles

Rien de tel qu’un séjour dans un hôtel d’altitude, au cœur des Alpes suisses, pour vivre pleinement la magie de l’hiver. Petit tour d’horizon des sommets, à commencer par le col du Grimsel.

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David Birri | Pino Covino
04 février 2019

L’atmosphère familiale qui règne à l’hospice du Grimsel en hiver est des plus relaxantes.

Les hivers sont de moins en moins rigoureux et la neige se fait plus rare à basse altitude. Pour admirer de beaux paysages d’un blanc immaculé, mieux vaut donc se rendre à la montagne! Nous avons ainsi décidé d’arpenter les sommets à la découverte des hôtels suisses de haute altitude. Notre destination: un lieu juché tellement haut, au beau milieu de nulle part, qu’il n’est même pas accessible en voiture. Pas de village, pas de fête après-ski, pas même de pistes de ski. De la neige et du silence, rien de plus. En un mot: le paradis. Le dépliant de l’hospice du Grimsel parle d’une «oasis de paix hivernale». Voyons ce qu’il en est réellement.

Ursula Monhart (au centre), discute avec deux réceptionnistes du planning de la journée.

Arriver à bon port est déjà une aventure en soi. Ce n’est qu’après avoir laissé la voiture dans la vallée, à Innertkirchen (BE), que commence le véritable périple. Accueillis par une guide de l’hôtel, nous montons dans un bus. Une vingtaine de minutes plus tard, nous arrivons à la station du téléphérique Handeck. Destination: Gerstenegg. La blancheur du paysage qui nous entoure invite au calme et à l’observation. Arrivés au terminus, nous poursuivons notre voyage en van sur encore trois kilomètres, au cœur de la roche, dans des tunnels de granit et de ciment. Dernière étape: nous montons à bord d’un téléphérique minuscule qui nous mène à destination en cinq minutes, à près de 2000 mètres d’altitude. Nous mettons enfin pied à terre en plein cœur d’un amphithéâtre naturel. Nous sommes encerclés de cimes enneigées et, plus bas, le lac du Grimsel gelé est, lui aussi, recouvert d’un manteau blanc. Devant nous se dresse l’hospice, un édifice de pierre qui en impose et dont les volets rouges contrastent avec les couleurs froides de l’hiver. Si l’extérieur semble être resté intact depuis sa construction en 1932, l’intérieur a pour sa part été restauré en 2010.

Le téléphérique: dernière étape avant de rejoindre l'hospice.

L’établissement fait partie des «Swiss Historic Hotels» et peut se targuer d’avoir été la première auberge d’Europe à être chauffée à l’électricité. Tout semble bien différent aujourd’hui, dans cet hospice, le premier à avoir vu le jour sur le territoire actuel de la Suisse et mentionné pour la première fois en 1142.

Comme coupés du monde

Dans le salon, un groupe d’amis prend le petit-déjeuner devant un feu de cheminée. Le buffet, indéniablement généreux, est dressé sur un piano à queue. Sur la table d’à côté, deux couples jouent aux cartes, tandis que nous patientons: nous avons rendez-vous avec Ursula Monhart, directrice de l’hôtel depuis 2017 et première femme à occuper le poste.

En hiver, une balade dans la neige fait partie des rares distractions que propose le lieu. On y vient surtout pour le calme.

«En été, le site est beaucoup plus fréquenté. Nombreux sont ceux qui empruntent la route qui monte au col et qui s’arrêtent ici en chemin. L’hiver, c’est tout à fait différent. J’imagine que vous vous en êtes déjà rendu compte, dit-elle en souriant. Il faut dire que nous sommes isolés et l’atmosphère est plus calme, plus douce.» Une chose est sûre, lorsque l’on vient ici, ce n’est pas pour faire le plein d’émotions fortes et d’adrénaline! Car il faut le dire, à part se promener dans la neige aux alentours de l’hospice, plonger dans l’eau chaude du jacuzzi extérieur ou profiter du sauna, les distractions sont rares.

Nous sommes isolés et l’atmosphère est plus calme, plus douce

Ursula Monhart

«La plupart de nos clients sont des habitués. Ils viennent ici pour profiter du silence et de la tranquillité. Le couple que nous avons vu jouer dans la neige en sortant du sauna vient chaque année passer une semaine ici pour s’octroyer une pause bien-être loin du train-train quotidien», explique la directrice. Deux saisons hivernales seulement après sa prise de fonction, elle connaît déjà le nom de certains clients et n’hésite pas à échanger quelques mots avec eux à leur arrivée. «L’ambiance est familiale et nous tenons à ce que l’accueil soit chaleureux.»

Les chocards à bec jaune survolent l’hôtel, se posent sur sa façade avant de reprendre leur envol. Quelques touristes partent en balade, les pieds s’enfonçant dans la neige et les yeux rivés sur l’horizon, tandis que d’autres se délassent, bien au chaud dans le jacuzzi extérieur. Douceur de vivre et farniente hivernal. La soirée est placée sous le signe de la gastronomie. On commence par une dégustation de vins, dans la cave bien fournie de l’auberge, avant de passer à table. Comme sur un bateau de croisière, les gens se reconnaissent et échangent quelques mots avant de regagner leurs chambres.

Entre-temps, les nuages ont recouvert la voûte céleste. Aucun astre n’est visible. Nous sombrons dans un profond sommeil en rêvant d’étoiles. Nous les observerons une prochaine fois... 

Des hôtels loin du quotidien

Hospice du Grimsel: la détente à l’état pur

Si l’hospice ne se situe qu’à 1874 mètres d’altitude, il ne présente pas moins un charme unique. Les paysages alentour aussi bien que le trajet pour le rejoindre valent le détour... En raison de travaux prévus sur le barrage au printemps prochain, l’hôtel sera fermé au public durant la saison estivale.

www.grimselwelt.ch

Hôtel Pilatus-Kulm: le charme de la Belle Epoque

Juché à 2132 mètres non loin de Lucerne, cet hôtel historique de montagne offre une vue spectaculaire sur la Suisse centrale. Construit en 1890, il a été entièrement rénové en 2010. L’établissement est accessible en bus depuis Kriens.

www.pilatus.ch

Kulmhotel Gornergrat: l’hôtel de tous les records

A 3100 mètres d’altitude, c’est le plus haut perché des Alpes suisses. D’ici, on peut observer pas moins de 29 sommets de plus de 4000 mètres. L’hôtel est accessible depuis Zermatt en 40 minutes par le train à crémaillère.

www.gornergrat-kulm.ch

Berghaus Diavolezza: pour les sportifs

Erigé sur le glacier de la Diavolezza à 3000 mètres d’altitude, le Berghaus Diavolezza offre une vue panoramique imprenable sur le Piz Bernina et le Piz Palü. La pureté du paysage tout autour peut donner l’impression d’être seuls au monde.

www.diavolezza.ch

«Ces auberges ont marqué l’histoire»

Rafael Matos-Wasem, professeur de tourisme, nous explique l’histoire des hôtels de haute altitude et évoque leur avenir face au changement climatique.

Rafael Matos-Wasem

58 ans, professeur de tourisme à la Haute Ecole de Gestion (HES-SO Valais)

A quand remonte la naissance des hôtels de haute altitude?

Difficile de donner une date précise. Avant les hôtels, il y avait les auberges, et dans les régions de montagne, les hospices, qui accueillaient notamment les pèlerins. C’étaient pour ainsi dire les prédécesseurs des touristes. L’hospice du Grand-Saint-Bernard a par exemple ouvert ses portes aux pèlerins pour la première fois vers 1050. Pour voir fleurir des hôtels à proprement parler, il faudra attendre l’émergence du tourisme moderne, c’est-à-dire le début du XIXe siècle. Accompagnés de guides locaux, les Anglais commencent alors à arpenter les Alpes et poussent l’ascension de plus en plus loin. Ils franchissent les cols, gravissent les sommets. Les excursions deviennent plus longues, ce qui a motivé la construction de stations intermédiaires. On érige alors des hôtels au pied des Alpes, comme à Lucerne et Interlaken, puis dans les petits villages de montagne, comme à Saas-Fee et Zermatt, avant d’en installer au plus près des cimes. Il s’agissait au départ de petites infrastructures de quelques chambres seulement, mais l’apparition des trains à crémaillère a incité les hôtels à s’agrandir.

Ils sont aussi devenus plus luxueux...

C’est vrai. Aujourd’hui, la différence entre un hôtel d’altitude et une cabane du Club Alpin Suisse (CAS) est parfois ténue. C’est une évolution intéressante, similaire à celle qu’ont connue les auberges de jeunesse. Par le passé, les voyageurs devaient participer aux tâches ménagères. De nos jours, on trouve des auberges dotées de spa ou flambant neuves.

Que représentent les hôtels d’altitude pour la Suisse?

Ils sont un symbole fort pour le tourisme de notre pays. Le Kulmhotel, qui culmine à 3100 m sur le Gornergrat, est le plus haut des Alpes. S’il ne renfermait au départ qu’une dizaine de chambres, la petite auberge d’alors s’est aujourd’hui transformée en un véritable palace montagnard. La première construction date de la fin du XIXe siècle, avant même l’arrivée du train. Les matériaux avaient donc été acheminés à dos d’homme et d’âne. L’auberge a par la suite été démolie puis reconstruite pour être inaugurée en 1910. C’est aujourd’hui un hôtel historique qui attire des touristes du monde entier. Autre exemple: l’hôtel implanté sur la Petite Scheidegg, à 2000 m d’altitude, est situé à proximité du chemin de fer de la Jungfrau, le plus haut d’Europe. Ces auberges ont marqué l’histoire et font à ce titre partie des Swiss Historic Hotels. Ce sont souvent des établissements 4 ou 5 étoiles et ils constituent une remarquable carte de visite pour notre pays.

Nous étions à l’avant-garde dans les années 1800. Qu’en est-il aujourd’hui?

Les cabanes du CAS le sont toujours: certaines sont équipées de panneaux solaires, recyclent l’eau et sont dotées de systèmes d’isolation de pointe. Cela étant dit, le débat reste ouvert: doit-on tout moderniser? Certains touristes apprécient le charme de l’ancien. Nous assistons en parallèle à un phénomène moins réjouissant: des hôtels tombent en ruine et ferment leurs portes. L’hôtellerie est en crise et manque cruellement de personnes qui souhaitent en faire leur vocation, notamment dans les structures familiales où il est difficile de prendre des congés.

Les changements climatiques constituent aussi une menace...

C’est indéniable, surtout en altitude avec la fonte du permafrost. Le sol devient plus mobile, ce qui menace les hôtels et autres infrastructures (comme les pylônes des téléphériques), en particulier s’ils sont implantés sur une pente exposée. Plusieurs hôtels seront en danger dans les années à venir.