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La poésie des Toblerones

Le sentier des Toblerones, barrages de béton de la Seconde Guerre mondiale, invite à une randonnée à la fois didactique, mémorielle et bucolique.

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Valentin Flauraud
14 octobre 2019

La nature adoucit la trace des épisodes historiques les plus ténébreux. Mieux, elle parvient à les magnifier, au point de rendre justice au devoir de mémoire, tout en suscitant la joie de la découverte. Tel est le cas du sentier des Toblerones.

Ce circuit pédestre d’une quinzaine de kilomètres s’étire de Bassins, au pied du Jura vaudois, au Léman à hauteur de Nyon. Spécificité de cet itinéraire thématique, il possède la tripe guerrière, dans la mesure où il épouse, en grande partie, le tracé de l’ancienne ligne fortifiée de la Promenthouse, du nom de la rivière qui se jette dans le lac.

Le sentier des Toblerones (en rouge) s’étend du Jura vaudois au lac Léman.

Erigé dès 1937, ce dispositif de barricades, qui rappelle la ligne Maginot en France, devait protéger, dans le contexte de la montée du nazisme, l’axe Genève-­Lausanne d’une invasion de l’ouest. Pour freiner une attaque de chars, l’armée suisse a quadrillé le terrain d’immenses blocs de béton de 14 tonnes chacun, les Toblerones, par analogie avec la forme du chocolat. Outre une douzaine de fortins, dont la Villa Rose à Gland, et moult postes d’observation, la ligne de la Promenthouse compte quelque 3000 Toblerones.

Hormis les passionnés du gris-vert ou les historiens de la Seconde Guerre, qui donc, penserez-vous, pourrait s’extasier devant des obstacles antichars? En suggérant, à la fin des années 1990, la création du sentier des Toblerones comme lieu de tourisme doux et de mémoire, l’Association de la ligne fortifiée de la Promenthouse a fait mentir les plus sceptiques.

La Villa Rose est un bunker masqué en maison d'habitation. Elle abrite trois mitrailleuses et un canon antichar.

 

Surprenante alchimie

Force est d’admettre que l’alchimie entre histoire militaire, nature et promenade fonctionne à merveille sur le sentier. Ce petit miracle s’explique par l’intégration presque magique des fortins et des Toblerones à leur environnement. Jamais les blocs de béton ne font figure d’épouvantails. Grâce à la pacifique colonisation de la nature qui les happe de sa luxuriance, ils contribuent à façonner le charme paysager de la Côte et du Jura vaudois, tout en restant un témoignage essentiel sur une période douloureuse du XXe siècle.

Les Toblerones, blocs de béton, sont devenus partie intégrante de la nature.

A Gland, ce sentiment est palpable avec force. Dans la forêt peuplée de pins sylvestres, le parcours serpente au milieu des obstacles antichars et de la Promenthouse. Pâturages, méandres de la rivière, exubérance de la végétation, couleurs automnales, mousse végétale et lierre qui habillent les Toblerones: la scène, très picturale, est un régal pour les yeux. Au cœur de cette atmosphère à la fois romantique et mystérieuse, les blocs de béton évoquent, si on laisse vagabonder l’imagination, des totems, voire des statues de l’île de Pâques. Certains randonneurs en ont fait des supports de land art en gravant dans la mousse un cœur ou des motifs tribaux. A Gland toujours, à quelques encablures du sentier des Toblerones, la Villa Rose nous propulse dans un univers de faux-semblants quasi cinématographiques (photo en haut). Situé au bord de la route cantonale Genève-Lausanne, ce fortin d’infanterie de 1940, camouflé en maison d’habitation avec ses fausses fenêtres, a été transformé en musée.

Le guide Roland Müller. 

On peut y humer la vie des soldats de la Seconde Guerre, confinés dans une construction en béton armé. Le rez comprend les postes de tir (trois mitrailleuses et un canon antichar), alors que le sous-sol abrite le logement (lits superposés pour douze militaires). «Parmi les visiteurs figurent un grand nombre d’Anglo-­Saxons et des gens de la région. Certains d’entre eux sont passés pendant vingt ans devant la Villa Rose sans se douter qu’il s’agissait d’un bunker», plaisante Roland Müller, guide pour l’Association de la ligne fortifiée de la Promenthouse. Christian, Lausannois de 47 ans, se dit, lui, fasciné par l’odeur particulière de ces ouvrages militaires et l’espace restreint du fortin vaudois, comparable à ce que l’on pourrait ressentir dans un sous-marin.

La Villa Rose peut être visitée sur demande (info@toblerones.ch). Infos sur le sentier: www.nyon-tourisme.ch / www.toblerones.ch


La Suisse dans la seconde guerre

Le réduit national comme réponse à la menace hitlérienne

Le système de défense militaire suisse connaît un tournant en 1940 lors de la défaite de la France face aux nazis. Jusqu’alors, l’armée helvétique s’en tenait au dispositif Limmat (fortification d’une ligne longeant le Rhin au nord de Zurich). «Or, la débâcle française ruine cette stratégie. C’est désormais le concept de réduit national qui s’impose», confie Alexandre Vautravers. Le rédacteur en chef de la «Revue militaire suisse» précise: «Le réduit national privilégie un but: tenir dans les Alpes.» Il coïncide avec la construction de gros ouvrages reliés par des galeries souterraines. Le fort de Dailly (Alpes vaudoises) illustre ce gigantisme avec ses 50 km de tunnels et sa capacité d’accueillir une dizaine de milliers de soldats.