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Grand Bisse d'Ayent

Vertigineux ouvrages

Choisi pour figurer sur les nouveaux billets de 100 francs, le Grand Bisse d’Ayent fait rayonner dans le monde entier cette singularité valaisanne d’acheminement de l’eau.

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Nicolas Sedlatchek
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Geoffrey Raposo
26 août 2019

Avec une pluviométrie d’à peine plus de 500 ml d’eau par m2/an, certaines régions du Valais frôlent une aridité quasi désertique. «L’eau prend une connotation d’autant plus vitale et cruciale dans la région», explique Gaëtan Morard (35 ans), directeur du Musée des Bisses à Ayent. Avec encore quelque 300 bisses en fonction sur les 600 ayant existé, le Valais est doté d’un système d’irrigation unique en son genre dans le pays, et ce depuis l’époque romaine. «Les plus anciens vestiges retrouvés datent de l’an 100 après J.-C.» Mais au fait qu’est-ce donc exactement qu’un bisse? «C’est un canal d’irrigation d’altitude construit dans différents matériaux selon les périodes et les lieux (bois, métal ou pierres), toujours à ciel ouvert, permettant d’amener l’eau des glaciers vers des terres agricoles. Sans eux, l’agriculture valaisanne serait presque inexistante, souligne notre interlocuteur. On estime que 80% des bisses servent à irriguer 80% des terres agricoles et viticoles du canton. Si je prends l’exemple d’Ayent, l’eau potable y est même acheminée par bisse. C’est vous dire leur importance!» A tel point d’ailleurs que l’un d’entre eux, celui d’Ayent, a été choisi pour figurer sur les nouveaux billets de 100 francs. «Ça a été une grande surprise quand on nous l’a annoncé. Et une grande fierté aussi pour nos ancêtres et le consortage qui ont su faire perdurer ce patrimoine vivant.»

Gestion par le consortage

Qui dit irrigation, dit gestion et entretien. L’un ne va pas sans l’autre. Une notion que connaît bien Gustave Savioz (72 ans), président du consortage du Grand Bisse d’Ayent. «Les bisses sont gérés soit par un consortage, soit par les communes, soit par des associations. Pour Ayent, c’est un consortage de 500 consorts et trois partenaires.» Les consorts sont les familles jouissant d’une part d’eau – donc de la possibilité d’en utiliser, et les trois partenaires sont les communes de Grimisuat et d’Ayent, ainsi que Electricité de la Lienne SA, l’exploitant du barrage de Rawyl et du lac de Tseuzier dont l’eau est issue. «Un accord courant jusqu’en 2037 a été signé pour pouvoir bénéficier d’un débit de 550 litres par seconde du 1er avril au 30 octobre. Quant à la répartition des charges, car l’entretien a un coût et il existe un gardien de bisse, elle se répartit pour 5/7e à Ayent et 2/7e à Grimisuat.»

Le plus spectaculaire tronçon de ce bisse ornera bientôt les nouveaux billets de 100 francs. Ce morceau accroché à la paroi n'est plus en service. Il a été remplacé par une canalisation.

De la peste naquirent les bisses

L’histoire des bisses s’imbrique irrémédiablement dans celle des indigènes. Celui d’Ayent, érigé de 1448 à 1464, ne déroge pas à la règle. «Le XVe siècle est une période où de nombreux chantiers sont lancés, explique Gaëtan Morard. Quand on voit les conditions de construction à mains nues à flanc de falaises et les risques pris, il est évident que le besoin en eau était vital.» D’autant que les longueurs érigées n’ont rien d’anecdotique: 18 km pour celui d’Ayent, 32 km pour le plus long, le bisse de Sion. C’est la grande peste de 1350 qui va être déterminante dans l’histoire des bisses. «Elle décime la moitié de la population du Valais. Avec plus d’espace à disposition, les habitants restants sont passés d’une simple agriculture de subsistance à une agriculture d’élevage de vaches.» Car élever du bétail nécessite une prairie et un fort apport en eau. «C’est à ce moment que le Valais s’embourgeoise. Grâce à l’eau, et donc à la possibilité d’avoir du bétail, le commerce devient florissant et un dynamisme économique se met en place: viande, cuir, transports, etc.», indique Gaëtan Morard.  

Le Grand Bisse d'Ayent prend sa source au lac de Tseuzier. 

Aujourd’hui, l’agriculture valaisanne a bien changé. Les 2000 vaches recensées sur la commune d’Ayent en 1970 ne sont plus que 200. Le bisse éponyme irrigue principalement le vignoble implanté en dessus du bisse de Clavau. «La gestion de l’eau devient, plus que jamais, un enjeu majeur dans l’économie de la région.» Le changement climatique oblige à optimiser l’utilisation des réserves hydriques, notamment en faisant évoluer les techniques d’irrigation. 

Forte attraction touristique

Mais outre leur caractère crucial dans la distribution d’eau aux populations alpines, les bisses suscitent depuis quelques années un engouement touristique avec plus de 1000 km de balades à travers les paysages époustouflants des Alpes valaisannes. «C’est ce qui a permis aux bisses de s’inscrire pleinement dans le patrimoine touristique valaisan. Et donc d’être sauvés, restaurés et de ne pas être enterrés, comme il en a beaucoup été question des années 1930 à 1970.» Quant au bisse d’Ayent, sa restauration à l’identique comme au XVe siècle a été doublement gagnante: en figurant sur nos nouveaux billets de 100 francs, l’ouvrage vertigineux circulera de main en main à travers le monde entier. 

La mise en eau demande chaque année de nombreuses heures de travail.

Nouveau billet de 100 francs

C’est le dernier billet à naître de la neuvième série émise depuis 2016: le billet de 100 francs. Cette série a pour thème «La Suisse aux multiples facettes», comme chacun a déjà pu le constater. Différents aspects de notre pays sont déclinés: le sens de l’organisation, la créativité, l’aventure, la tradition humanitaire, la vocation scientifique et le goût de la communication. Chacune des facettes est représentée graphiquement par un élément principal: le temps, la lumière, le vent, l’eau, la matière, la parole. Pour le billet de 100 francs, qui a été dévoilé officiellement à Berne le 3 septembre et mis en circulation le 12 septembre, la tradition humanitaire et l’eau en sont le fil rouge. C’est dans ce cadre que la graphiste en charge de sa réalisation, la Lucernoise Manuela Pfrunder, a choisi le bisse d’Ayent pour faire briller son histoire vieille de près de 600 ans. 

Le marteau du gardien de bisse est souvent doté de clochettes. Le silence alerte d'une anomalie.