X

Recherches fréquentes

SAVEURS REPORTAGE
REPORTAGE

Surfing dinner: se rencontrer autour d'une table

Partager un repas convivial en compagnie de parfaits inconnus semble une promesse pour le moins aventureuse. Eh bien, c’était sans compter sur le concept du «surfing ou social dinner». Immersion.

PHOTO
Nicolas de Neve
06 mai 2019

C’est à 19h que Magali (41 ans) nous a donné rendez-vous dans son appartement lausannois. «Les convives arrivent à 19h30, ça nous laissera le temps de discuter avant leur arrivée.» La voix au téléphone est conviviale, le ton enjoué. Il faut dire qu’en m’inscrivant à un social dinner (ou surfing dinner selon les appellations existantes), toutes les hypothèses étaient ouvertes. Participer à un repas en compagnie d’inconnus chez une personne elle non plus jamais rencontrée auparavant est une petite aventure, à la fois exaltante et source d’interrogations. «C’est la réaction classique lors d’une première participation», sourient Bernat (33 ans) et Cléo (29 ans), les créateurs de la plateforme surfingdinner.com, une association à but non lucratif. «En règle générale, les personnes qui s’inscrivent aiment venir accompagnées la première fois, certainement pour se rassurer. Une fois le concept compris et testé, elles participent seules sans aucun souci.» Car le concept d’un social dinner est simple: un hôte – dont le sérieux du profil est validé par la plateforme selon plusieurs critères – propose en ligne un repas avec date, horaire, prix et nombre de places disponibles. Les convives, quant à eux, n’ont plus qu’à s’inscrire et amener leur bonne humeur.

Magali a cuisiné pour des inconnus: «Je voyage beaucoup et j'adore rencontrer du monde.»

Qu’est-ce qui pousse donc ce public qui ne se connaît pas à partager un repas dans un cadre privé? Pour Olivier Glassey, maître d’enseignement et de recherche en sciences sociales et politiques à l’UNIL, «incontestablement le plaisir d’être ensemble. C’est une réponse contemporaine à un besoin de lien social. Et paradoxalement ce dernier se construit, en premier temps en tout cas, via des vecteurs numériques à l’instar de plateformes comme celle-ci.»

Social et gastronomique

Pour Bernat et Cléo, la motivation des rencontres multiculturelles, multi-­sociales et intergénérationnelles autour d’une repas est réelle. D’autant que leur engagement pour faire tourner leur plateforme est bénévole. C’est lors d’un échange Erasmus en Allemagne en 2009 que tout a commencé pour ces deux ingénieurs en technologie biomédicale. «Nous avons participé à un Rudirockt. Un échange à la fois gastronomique et social qui propose le temps d’une soirée de déguster des plats chez plusieurs hôtes différents tout en visitant la ville. Nous avons été conquis.» De là sont nés les dinner rally vaudois en 2012 pour aboutir au concept actuel du social dinner de l’arc lémanique, créé fin 2014. En quatre ans, plus de 900 participants ont vécu au moins une soirée, tandis qu’environ 120 hôtes sont répertoriés dans la base de données de surfingdinner.com.

Magali a élaboré un repas sur le thème du sirop d'érable.

A 19h tapantes, ma curiosité va enfin être comblée. Le temps de retirer mes chaussures, me voilà conviée à m’installer sans chichi, comme à la maison, un verre à la main. Magali, épaulée par Pedro, s’affaire en cuisine. Les senteurs promettent de jolies découvertes dans l’assiette. Notre hôte n’en est pas à son coup d’essai. «Ce qui me motive à recevoir à la maison et ouvrir ma porte à des inconnus? J’ai beaucoup voyagé et je voyage encore. J’adore rencontrer du monde, faire des connaissances, leur cuisiner des plats élaborés aux diverses épices. J’ai vécu une quinzaine d’années au Canada où je tenais une auberge dans la forêt avec des huskies», nous confie-t-elle tout en peaufinant un saumon qui donne déjà l’eau à la bouche. «J’étais aussi productrice de sirop d’érable. C’est le thème de mon menu ce soir d’autant que je l’importe désormais dans ma boutique lausannoise.»

C'est une réponse contemporaine à un besoin de lien social.

Olivier Glassey, sociologue

 

Les convives arrivent un à un, nous serons exceptionnellement dix ce soir à table. Pedro, architecte d’origine portugaise, Marie, secrétaire d’origine indienne, Estelle, infirmière d’origine vaudoise, ou encore Maria, éducatrice de la petite enfance, arrivée d’Espagne il y a trois ans et qui participe pour la première fois à un social dinner: tous ont entre 28 et 36 ans. Certains se sont déjà croisés à d’autres tables, d’autres pas. Pourtant le mot d’ordre est clair: tout le monde se tutoie, une manière rapide de mettre à l’aise chaque convive. Une familiarité naissante qui n’étonne pas Olivier Glassey: «Au-delà de la question de l’attractivité de l’exploration et du fait de se rendre chez quelqu’un que l’on ne connaît pas avec des gens dont on ne sait rien, ces concepts sont avant tout un prétexte à la rencontre, à la discussion et la socialisation. D’ailleurs l’étrangeté première de la situation s’efface vite pour laisser place à une vraie convivialité.» Mais il existe aussi un autre avantage d’une telle démarche, comme le souligne le sociologue, «on développe une tolérance et une écoute plus aiguës envers les personnes que l’on aura l’opportunité de rencontrer à cet instant. Vous savez, on peut se sentir très proche durant quelques heures de gens que l’on ne reverra plus jamais.»

Un constat confirmé par Bernat et Cléo dont le concept, actuellement installé à Lausanne et un peu à Genève, ne demande qu’à s’étendre à d’autres villes en Suisse. «C’est un moyen parfait pour élargir son cercle de connaissances et même d’amis en rencontrant des gens que nous n’aurions même pas pu croiser dans notre quotidien. Voilà une manière de s’enrichir en s’ouvrant aux autres.» Fête des Vignerons, pénurie des places de crèches, réseau d’eau potable dans les métropoles européennes, randonnées, appareil locomoteur, métiers de l’ingénierie, onomatopées dans les différentes langues: les sujets abordés à table ont été multiples, drôles, sérieux, enrichissants, légers ou sportifs. Quoi qu’il en soit, je dois l’avouer, cela faisait longtemps que je n’avais pas passé une aussi inattendue qu’agréable soirée.