X

Recherches fréquentes

Zoom
Rêves

Le pouvoir des rêves

Nous passons environ un tiers de notre vie à dormir et quatre ans à rêver. Tout le monde rêve, souvent sans s’en souvenir. Certaines personnes sont même capables de maîtriser un songe, d’en être le metteur en scène.

PHOTO
Heiner H. Schmitt
04 novembre 2019

Nous interprétons le premier rôle dans notre film préféré, nous volons au-dessus de notre quartier ou nous courons à toute allure pour fuir une personne qui cherche à nous faire du mal. Dans nos rêves, les choses les plus excitantes, les plus folles ou les plus effrayantes se produisent. Paul McCartney aurait rêvé de la mélodie de Yesterday des Beatles. L’idée du moteur de recherche Google serait venue à son fondateur Larry Page dans un songe. Albert Einstein aurait découvert la formule E=mc2 en s’inspirant de l’un de ses rêves.

Les hommes rêvent le plus souvent d’hommes. Chez les femmes, les deux sexes sont représentés.

 

Depuis des millénaires, l’être humain  est fasciné par l’univers onirique et tente, encore aujourd’hui, d’en percer les mystères. Les rêves ont longtemps été considérés comme des messages codés envoyés par les dieux. Ce n’est que vers 1900 que le psychanalyste Sigmund Freud (1856–1939) a inauguré la recherche moderne avec son interpré­tation des songes. A ses yeux, ces derniers étaient l’expression de désirs inconscients. Bon nombre de ses affirmations sont cependant aujourd’hui démodées. Les chercheurs font continuellement de nouvelles découvertes. Mais de nombreux secrets de notre activité cérébrale nocturne restent encore à découvrir.

 

Tous concernés

En moyenne, nous passons quatre ans de notre vie à rêver. Et «tout le monde rêve!» C’est ce qu’affirme sans hésiter Michael Schredl (57 ans), directeur scientifique du laboratoire du sommeil de l’Institut central de santé mentale de Mannheim, en Allemagne. Même si souvent, nous ne nous en souvenons pas.

Quand on ronfle, on ne rêve pas.

 

Le contenu des songes diffère cependant d’une personne à l’autre. Bien que les études modernes se distancient des symboles du rêve et de leur interprétation universelle, des thèmes sont récurrents pour la plupart des personnes. Des chercheurs canadiens ont ainsi découvert que, quels que soient la nationalité, l’âge, le sexe et la culture, il existe des classiques parmi les thèmes rêvés. Nous sommes, par exemple, souvent suivis, arrivons trop tard, sommes nus ou tombons dans un abîme. La mort fait aussi souvent partie de nos nuits. Cela corrobore la thèse de nombre de scientifiques selon laquelle nous rêvons fondamen­talement de ce qui nous (pré)occupe à l’état éveillé.

 

Le cerveau ne dort jamais

Pendant que nous rêvons, l’ensemble du cerveau est actif. Cependant, ses impulsions ne sont pas transmises aux muscles, le corps est pour ainsi dire paralysé. Des chercheurs ont découvert que nous traversons différentes phases de sommeil, qui se répètent plusieurs fois pendant la nuit. Après le sommeil léger, nous glissons d’abord vers une phase de sommeil profond, le corps est détendu, notre cerveau travaille en veilleuse. Vient ensuite la phase REM (Rapid Eye Movement) appelée aussi sommeil paradoxal. «Bien que nous soyons capables de rêver dans toutes les phases du sommeil, le moment le plus propice au songe est la phase REM», nous explique Daniel Erlacher (46 ans), spécialiste du sommeil et du sport, qui mène des recherches sur ce sujet à l’Université de Berne. Notre cerveau est alors en pleine forme. Notre corps est com­plètement relâché, mais nos yeux se déplacent rapidement sous les paupières fermées. Pendant cette phase, nos rêves sont les plus intenses, les plus émotionnels et souvent très étranges.

En moyenne, nous faisons environ 1460 songes par année – soit environ quatre par nuit.

 

Dans le laboratoire du sommeil, nous avons découvert que pendant cette  phase, le cortex préfrontal, c’est-à-dire la partie du cerveau responsable de notre pensée logique, est inactif. A l’inverse, notre système limbique, qui gère le traitement des émotions, est lui encore plus actif qu’à l’état éveillé. Ainsi, peu importe que notre rêve soit réaliste ou bizarre, il suscite souvent en nous des émotions fortes. Si nous nous réveillons lors de cette phase, nous nous souvenons souvent de nos rêves. Si le réveil se produit lors d’une phase de sommeil profond, on ne s’en souviendra pas.

 

Le rêve lucide

Le système limbique est responsable des rêves qui nous semblent étranges, mais aussi de cauchemars accompagnés de panique et de peur. Presque tout le monde a de tels songes de temps à autre. Cependant, on estime que seuls 5% de la population auraient des cauchemars récurrents.

Les enfants rêvent le plus souvent d’animaux.

 

Mais les rêves ne sont pas seulement bizarres ou effrayants. Ils renferment aussi un grand potentiel comme le rêve lucide qui intéresse nombre de chercheurs à l’heure actuelle. «Un rêve lucide est un songe dans lequel le dormeur est conscient de rêver», explique Daniel Erlacher. Ainsi, si l’on est conscient que l’on rêve tout en rêvant, le dormeur parvient – avec la pratique nécessaire – à influencer le déroulement de ses songes.

Vous trouvez que cela ressemble à de la science-fiction? Pas du tout! Ce phénomène a été scientifiquement prouvé: nous le devons à la phase REM. Le scientifique américain Stephen LaBerge et le psychologue britannique Keith Hearne ont été les premiers, à la fin des années 1970, à prouver scientifiquement l’existence du rêve lucide par des signaux oculaires du dormeur.

Les enfants et les adolescents sont souvent sujets aux cauchemars parce qu’ils n’ont pas encore appris à faire face à leurs peurs.

 

Si l’on peut contrôler ses rêves, l’utilisation du sommeil ouvre alors la voie à des possibilités insoupçonnées. Même si 80% des rêveurs lucides disent qu’ils veulent simplement s’amuser...

Beaucoup utilisent aussi les rêves lucides pour combattre leurs cauchemars en intervenant activement dans leurs songes. D’autres le font pour résoudre des problèmes ou pour générer des idées créatives. Certains vont jusqu’à entraîner leur motricité dans un sport particulier.

 

S’entraîner en dormant

Paul Tholey (1937–1998), pionnier allemand de la recherche sur les rêves, a appris des séquences de mouvements complexes au cours de ses rêves lucides. Pour prouver l’efficacité de ces derniers, il a expérimenté dans son sommeil des sports qu’il ne maîtrisait pas et les a ensuite pratiqués à l’état éveillé.

Nous oublions 90% de nos songes.

 

Daniel Erlacher a également poursuivi cette idée dans son groupe de recherche. Il a laissé les dormeurs lancer des pièces de monnaie ou des fléchettes dans leur sommeil et faire des exercices d’adresse. Le lendemain matin, il a vérifié les progrès qu’ils ont faits «du jour au lendemain», en les comparant aux personnes qui s’étaient réellement entraînées. «Pour les exercices d’adresse, les sujets étaient sur un pied d’égalité avec les personnes qui s’étaient entraînées à l’état éveillé», conclut le spécialiste.

Il est ainsi prouvé qu’il est tout à fait possible d’entraîner ses capacités motrices durant les rêves. Mais apprendre en dormant a aussi ses limites. «Pour des caractéristiques telles que l’endurance ou la force, il ne faut pas s’attendre à des résultats», ajoute le scientifique.

Les personnes nées aveugles ne rêvent pas en images mais avec leurs autres sens.

 

 

Apprendre à maîtriser ses songes

La probabilité que vous ayez déjà fait un rêve lucide est relativement élevée. Selon une étude de Michael Schredl et Daniel Erlacher, plus d’un demi-millier de personnes interrogées ont fait un rêve lucide au moins une fois dans leur vie:  «20% en font l’expérience fréquemment, c’est-à-dire une fois par mois ou plus», explique Daniel Erlacher.

Toutefois, il est impossible de dire si vraiment tout le monde peut apprendre à faire des rêves lucides. «Il y a des dizaines de milliers de techniques sur Internet pour s’initier.» Toutefois, seules quelques recherches se sont penchées sur ces techniques de façon systématique. Selon notre expert, il faut éviter de prendre des substances, comme des comprimés censés booster les rêves, que l’on peut acheter sur le web ou des appareils d’électrostimulation. Cela ne fonctionne pas, préviennent les spécialistes.

Nous ne pouvons rêver que de visages que nous avons déjà aperçus.

 

Les limites de la science

Les chercheurs ont beau mener des études sur le sommeil et les rêves depuis des décennies, ils ne sont pas sûrs à 100% que le rêve ait une fonction. «Il n’y a pas de réponse biologique à la question de savoir pourquoi nous rêvons», révèle le spécialiste. Beaucoup de scientifiques soupçonnent que le rêve nous aide à mieux classer et assimiler ce que nous avons vécu. D’où l’expression «La nuit porte conseil». Une autre théorie est que nous rêvons afin de nous préparer à des situations qui nous préoccupent ou nous effraient. Cela est étayé par le fait que nous rêvons très souvent de choses négatives. Quelle que soit la raison de nos rêves, pour Daniel Erlacher, la question du pourquoi n’est pas tant biologique que philosophique – et il est difficile d’y répondre scientifiquement.


Ce qu’il faut retenir

  • Tout le monde rêve, même si en général on ne s’en souvient pas.
  • Plusieurs phases du sommeil se succèdent. Les rêves les plus fous et les plus émotionnels se déroulent dans la phase REM.
  • Dans un rêve lucide, on peut entraîner sa motricité. 
  • Il n’y a pas de réponse scientifique sur la fonction des songes.

Le fonctionnement des rêves lucides

Réaliser pendant son rêve que l’on rêve, puis en contrôler l’intrigue: Tamara Fingerlin en est capable. Elle fait régulièrement des rêves lucides. Depuis plus de dix ans, cette jeune médecin, diplômée de l’Université de Bâle, s’intéresse au sujet. 

Tamara Fingerlin (25 ans)

a remporté un prix pour son travail de maturité sur les rêves lucides en 2013.

Quand avez-vous fait votre premier rêve lucide?  

J’avais 12 ans. Peu de temps auparavant, j’avais découvert un livre sur les songes dans la maison d’une amie et c’était la première fois que je lisais un texte sur les rêves lucides. J’ai d’abord pensé: c’est trop beau pour être vrai. Ça ne marche sûrement pas. Comme j’étais curieuse, je me suis informée sur Internet et j’ai trouvé un guide pour y arriver. J’ai alors essayé sans grande conviction parce que je n’y croyais pas vraiment. Une semaine plus tard, j’ai fait mon premier rêve lucide. C’est là que j’ai su que ça marchait vraiment.

Comment cela fonctionne-t-il?  

Sur Internet, vous trouverez d’innombrables techniques. Mais comme c’est souvent le cas, chacun trouvera la technique qui fonctionne pour lui. Personnellement, je préfère la technique dite WILD (abréviation de «Wake-Initiated Lucid Dream»). Je suis allongée dans mon lit, et je sens que je m’endors. J’observe comment mes pensées changent lentement. Dans la réalité éveillée, elles sont logiques, en rêve, elles sont moins linéaires. Soudain, il se passe quelque chose auquel je n’ai pas pensé activement. Quand je m’en rends compte, j’essaie d’observer cette histoire et d’y chercher une perception qui n’appartient pas à mon corps allongé dans le lit. Par exemple, je m’assieds sur le toit et je touche les tuiles, et je sais que cette perception n’existe pas dans mon lit. Je me concentre là-dessus, puis le rêve se construit autour de cela. Je suis sur le toit, je sens le vent, puis j’ouvre les yeux dans mon rêve. Mon corps du rêve est sur le toit, mais je suis consciente que mon corps réel est encore dans le lit. Parfois, j’ouvre aussi les yeux et je suis à nouveau dans mon lit, alors je pousse un juron et je réessaie. Après avoir ouvert les yeux, je vérifie: suis-je réveillée ou bien en train de rêver? Nous, les rêveurs lucides, nous appelons ça un retour à la réalité. Une bonne méthode consiste à compter les doigts de la main. S’il n’y en a pas cinq, alors c’est que je rêve. 

Comment ressent-on la réalité dans un rêve?

En fait, la réalité du rêve ne semble pas si différente, les choses changent simplement plus vite. Mais nos sens fonctionnent aussi quand on dort, on sent, on entend, on voit et on goûte même les choses.  

Quelles sont vos activités préférées lors d’un rêve lucide?

La plupart du temps, je fais quelque chose que j’ai envie de faire. Quand j’ai un plan, mes rêves sont plus stables. Mais il m’arrive aussi souvent de faire des rêves lucides aléatoires. Ces derniers temps, je m’entraîne à démarrer un feu à partir de rien. J’ai aussi mis du temps à apprendre à voler. J’aime faire léviter l’eau ou demander aux gens de mes rêves comment fonctionne leur monde. Ou je suis simplement l’intrigue du rêve, ça peut aussi être passionnant.

Qu’est-ce qui vous motive à en faire?

Au début, c’était avant tout le plaisir. Puis j’ai voulu en savoir plus, j’ai beaucoup lu, j’y ai réfléchi. J’ai alors commencé à poser des questions aux personnes dans mes songes et à les rencontrer régulièrement. Dans le rêve lucide, tout ce qui est imaginable est possible, et bien plus encore. J’ai déjà vu des paysages que je n’aurais jamais pu imaginer de ma vie, volé dans l’espace, trouvé des réponses et même de bons amis. 

Est-ce que tout le monde en est capable?

A mon avis, quiconque est en mesure de lire cet article peut aussi apprendre à faire des rêves lucides. Le plus important, c’est d’y croire, de s’y tenir et de commencer à écrire ses rêves – ne serait-ce que le sentiment que l’on a au réveil. Cela marche mieux quand on s’y intéresse. La deuxième étape consiste à se poser plusieurs fois par jour la question si l’on rêve ou non. Il est également important de dormir suffisamment. En effet, les phases REM les plus longues n’apparaissent qu’après six heures de sommeil. Il suffit d’essayer. Rien ne peut arriver, je suis déjà morte dans un rêve et je me suis quand même réveillée.