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Aliments et langage

Des expressions bien nourries

Les aliments font partie de nombreuses expressions populaires dans les quatre langues nationales. Pourtant, les origines de celles-ci ne sont pas toujours liées à l’univers de la cuisine. Jouons avec les mots!

30 novembre 2020
Vouloir le beurre et l'argent du beurre en français, le tonneau plein et la femme saoûle en italien, les cinq centimes et le petit pain au lait en allemand!  Illustration: Ivan Art

Vouloir le beurre et l'argent du beurre en français, le tonneau plein et la femme saoûle en italien, les cinq centimes et le petit pain au lait en allemand! Illustration: Ivan Art

Quand notre estomac en demande beaucoup, on dit qu’on a une faim de loup. En français et en italien (fame da lupo) du moins. Car en allemand, la faim est d’ours (Bärenhunger)! Et en romanche, elle est noire (fom naira…) Les expressions font partie de la richesse des langues. Sorti cet automne, le livre D’une pierre 4 coups (Ed. Salvioni) met à l’honneur celles que l’on utilise dans les quatre régions linguistiques de notre pays. Il présente la particularité d’être écrit dans chacune des langues nationales, dans un seul volume.

Démarré à l’Université de la Suisse italienne il y a deux ans, le projet réunit des experts de tout le pays. Il a impliqué linguistes et dessinateurs de nombreux cantons, afin de déboucher sur un ouvrage documenté scientifiquement et accessible à chacun. «J’espère que les lecteurs et les lectrices vont apprendre des choses tout en s’amusant. Et même si tout est traduit dans les quatre langues, ce serait formidable d’oser lire des extraits des versions originales», souhaite Marine Borel (33 ans). Spécialiste en linguistique française, la Neuchâteloise a bûché sur la partie francophone du livre. «Ce travail m’a donné envie d’apprendre le romanche», sourit celle qui maîtrise les trois autres langues nationales.

Les auteurs mettent en mots et en dessins des expressions qui ont un sens proche dans les quatre langues, mais des images complètement différentes. En français, on a ainsi du pain sur la planche lorsqu’une montagne de travail nous attend. En italien, dans la même situation, on a «de la viande sur le feu en quantité» (tanta carne al fuoco), en allemand «beaucoup autour des oreilles» (viel um die Ohren) et en romanche «plein le derrière» (il tigil plein)!

Les aliments comme euphémismes

Il existe beaucoup d’expressions évoquant la nourriture. Marine Borel décortique l’origine de quelques-unes d’entre elles au fil de ces pages, dont sept qui sont développées dans le livre, avec les dessins qui en sont tirés. «Les expressions naissent souvent dans des réalités du quotidien, comme la cuisine. Mais dans certains cas, les aliments sont en fait utilisés comme euphémismes pour désigner d’autres choses, par exemple certaines parties du corps», précise la docteure en linguistique, qui enseigne actuellement dans les Universités de Fribourg et de Berne. Si elles sont souvent issues de l’argot, d’où leur vulgarité occasionnelle, les expressions idiomatiques (adjectif signifiant propre à une langue) viennent parfois d’autres domaines, à l’image de la religion, de la philosophie ou encore de la littérature. Leur sens est à même d’évoluer avec le temps: les chercheurs ne perceront jamais chacun de leurs mystères…

Le livre

«D’une pierre 4 coups – Expressions idiomatiques comparées dans les 4 langues nationales», Ed. Salvioni, 35 fr., en vente chez Coop (uniquement dans certains magasins)

 


Faire quelque chose pour des prunes

Illustration: Ivan Art

C’est-à-dire réaliser une action pour que dalle, autrement dit pour rien. Depuis le Moyen Age, la prune est considérée comme un fruit de peu de valeur (comme dans l’expression compter pour des prunes, qui signifie ne jouir d’aucune considération). L’expression faire quelque chose pour des prunes viendrait, quant à elle, d’un épisode des Croisades: «(…) les Croisés, ayant échoué à prendre Damas, n’auraient récolté de leur entreprise que des prunes, qui poussaient dans la région. Ce sont d’ailleurs ces mêmes prunes ramenées des Croisades qui auraient, selon une légende, donné naissance à l’eau-de-vie jurassienne dite Damassine», écrit la linguiste Marine Borel.


C'est pas tes oignons

Illustration: Kati Rickenbach

Loin d’une soirée pittoresque dans un chalet autour d’une raclette, l’expression est née dans l’argot du XIXe siècle pour dire à quelqu’un qu’il doit se mêler de ses propres affaires. Le lien à faire se trouve au niveau du postérieur (s’occuper de ses fesses), le mot oignon étant utilisé en argot par euphémisme pour désigner l’anus! En italien, on préfère parler de choux (ce ne sont pas tes choux, non sono cavoli tuoi), en allemand de bière (ce n’est pas ta bière, das ist nicht dein Bier), peut-être dérivée du mot poire (Birne).


Ne pas se prendre pour la queue de la poire

Illustration: Kati Rickenbach

Il s’agit d’une personne qui se croit le premier moutardier du Pape, autrement dit remarquable. Plusieurs expressions françaises revêtent ce sens. Mais les Romands ont une expression particulière. En Romandie en effet, on dit que les gens imbus d’eux-mêmes ne se considèrent pas comme la partie accessoire du fruit; mais «l’expression a valeur de litote, puisque le sens transmis est bien que la personne s’estime exceptionnelle», écrit la chercheuse Marine Borel.

 


Tomber dans les pommes

Illustration: Caroline Rutz, alias Caro

Parmi les quatre langues nationales, seul le français possède une expression pour désigner le fait de s’évanouir. Les chercheurs ont longtemps cru que les pommes de cette expression venaient d’une déformation du mot littéraire pâme, signifiant syncope, évanouissement. De nouvelles hypothèses évoquent toutefois une évolution de l’expression du XIXe siècle: être dans les pommes cuites, qui signifiait être très fatigué.


Etre haut comme trois pommes

Illustration: Ivan Art

Il est amusant de constater que la hauteur d’un enfant est désignée par trois fromages en allemand (Dreikäsehoch). Il faut dire que certains objets étaient décrits au XVIIe siècle de façon humoristique en nombre de fromages. En français, ce sont les pommes qui sont employées dans l’expression. En romanche, les enfants peuvent être affectueusement qualifiés de culs-au-sol, en référence à leur petite taille – comme si à cause de leurs jambes si courtes, leurs fesses touchaient le sol (tgilgiun-plaun)! En italien enfin, c’est un sou de fromage (alto come un soldo di cacio) qui est de mise…


Avere le fette di salame sugli occhi / Tomaten auf den Augen haben

Illustration: Pia Valär

Les aliments sont à l’honneur en italien comme en allemand pour dire que l’on n’a pas les yeux en face des trous… Sans que l’on sache vraiment pourquoi, les tranches de salami ont la préférence des italophones et celles de tomates des germanophones! Une hypothèse indique que l’expression en allemand viendrait du trafic, plus précisément des automobilistes qui n’auraient pas vu que le feu était passé du rouge au vert.


Avoir un cœur d'artichaut

Toute personne qui a un cœur d’artichaut tomberait souvent amoureuse. Dotée d’un cœur inconstant, ce dernier serait aussi tendre que celui d’un artichaut! Une expression très imagée évoquant un amoureux volage, en référence aux feuilles qui se détachent de la plante. La définition du Trésor de la langue française est plus positive: «Avoir le cœur trop tendre et le donner sans discernement à autant de personnes qu’il y a de feuilles sur celui de l’artichaut.»


Vivre comme un coq en pâte

Cela signifie que l’on est bien soigné, dans une situation très confortable. Le Trésor de la langue française précise: «(…) avoir tout à satiété». L’expression viendrait du transport de l’animal au marché; à l’origine, on disait en effet que l’on était comme un coq au panier, car les vendeurs prenaient bien soin de leur «marchandise» pendant le trajet. Ce n’est que depuis le XVIIe siècle que l’on parle de coq en pâte: pourtant, une fois en pâte, ce n’est plus le coq qui passe un bon moment, mais celui qui le mange! 


Pédaler dans le yogourt

Employée en Suisse romande, l’expression signifie que l’on rencontre des difficultés empêchant d’avancer dans une tâche. En France, on dit plutôt pédaler dans la choucroute ou dans la semoule. Mais dans tous les cas, on retrouve l’idée de faire du surplace, celle d’un mouvement rendu vain par le milieu alimentaire. Dans leur Dictionnaire des expressions et locutions, Alain Rey et Sophie Chantreau soulignent que l’incongruité est réalisée par «le rapprochement des pieds et de la substance comestible».


Pleurer comme une Madeleine

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il n’y a pas de rapport avec l’irrésistible pâtisserie bosselée évoquée par Marcel Proust. Dans une première variante de l’expression, datant du XIIIe siècle, on disait: faire la Madeleine, au sens de montrer du regret. Les larmes sont arrivées plus tard. En effet, c’est depuis le début du XIXe que l’on pleure comme une Madeleine, c’est-à-dire à chaudes larmes, en abondance. L’expression vient de la Bible: elle évoque la pécheresse repentie qui inonda de ses pleurs les pieds du Christ.