X

Recherches fréquentes

SAVEURS

Fleurs de fromage

Quelque 3,2 millions de meules de Tête de Moine AOP ont été fabriquées l’an dernier, dont 3% avec du lait bio. A Fornet-Dessous, dans le Jura bernois, le maître fromager Menno Amstutz répond à la demande croissante dans cette qualité.

24 février 2020

Raclée ici par le maître fromager  Menno Amstutz (35 ans), la Tête de Moine se déguste souvent à l'apéritif.  

Il est 6 h 45 ce vendredi matin à Fornet-­Dessous, un hameau du plateau des Franches-Montagnes, dans le Jura bernois, à une vingtaine de kilomètres de Moutier. Nous frôlons les 1000 mètres d’altitude et une fine couche de neige tient au sol. Devant la fromagerie Am­stutz, entreprise familiale depuis 1956, les paysans se succèdent, pour la livraison quotidienne de lait. Celui-ci va être transformé dans les heures qui suivent en Tête de Moine AOP, la spécialité de la maison. Fromage à pâte mi-dure au goût légèrement piquant, on déguste ses demi-meules raclées en forme de rosettes plutôt que coupées, afin d’exalter les arômes.

Le fromager Pierre-Louis Morard (28 ans) ajoute le tranche-caillé pour séparer le fromage du petit-lait.

A l’intérieur de la fromagerie, les employés sont affairés depuis 4  h  30, comme tous les autres jours de la semaine. «Celui que je préfère, c’est le dimanche parce que le téléphone ne sonne pas, on est tranquille», sourit le patron Menno Amstutz, maître fromager. La Tête de Moine est élaborée à partir de lait cru de montagne, c’est-à-dire pas chauffé à plus de 40 °C avant sa transformation. Les vaches qui le produisent sont nourries principalement d’herbe fraîche durant la belle saison et de foin en hiver, jamais de fourrage ensilé. Hormones et OGM sont interdits. Concentré, Pierre-Louis Morard chauffe petit à petit le précieux lait et ses cultures spécifiques (ferments lactiques) à 31 °C, avant d’ajouter de la présure (enzymes animales) afin de le faire coaguler. «C’est le plus beau métier du monde, je sais que je veux devenir fromager depuis tout petit», affirme l’habitant de Vendlincourt, en Ajoie.

Une fois dans les moules, le fromage sera pressé, puis mis dans un bain de sel.

Dans la cuve, 3000 litres de lait bio

Le lait qui se trouve dans la cuve – 3000 litres – est bio. Il permettra de fabriquer 315 meules cylindriques à 880 g en qualité biologique, qui seront vendues chez Coop (lire en page 35). «La Tête de Moine AOP bio représente 10% de notre production et elle remporte de plus en plus de succès», observe Menno Amstutz.

Si une dizaine de producteurs de lait de la région sur quelque 250 sont actuellement labellisés bio, ils sont de plus en plus nombreux à opter pour une reconversion selon Olivier Isler (48 ans), gérant de l’Interprofession Tête de Moine. «On a longtemps discuté au sein de la filière pour savoir si on voulait se lancer dans la Tête de Moine bio, dans la mesure où on est dans une région relativement extensive. Ici, ce n’est pas très compliqué de passer en agriculture bio, il y a peu de contraintes supplémentaires. Lorsqu’il y a un frein, il est plus idéologique que pratique», précise-t-il.

En cave, la Tête de Moine est affinée à 13 °C durant 75 jours au minimum. 

Raclage par péché de gourmandise

L’histoire de la Tête de Moine est longue de plus de 800 ans. Elle a commencé à 3 kilomètres de la fromagerie Amstutz, à l’abbaye de Bellelay (BE). La plus ancienne mention de fromage produit dans cet ancien couvent date de 1192. Sa renommée a pris de l’essor grâce aux hôtes qui le dégustaient lors d’un séjour dans ce lieu. Une légende raconte que l’on doit sa forme de dégustation aux moines de Bellelay, qui l’auraient raclé par péché de gourmandise. Pour éviter que leurs grignotages nocturnes soient repérés, ils auraient raclé le fromage, ni vu ni connu, avec un couteau! «Ce qui est certain, c’est que la saveur est décuplée de cette manière, il suffit de faire l’expérience pour s’en convaincre. Cela s’explique par le fait que la surface du fromage en contact avec l’oxygène est plus grande.»

«Racler la Tête de Moine décuple sa saveur»

Olivier Isler (48 ans), gérant de l'interprofession Tête de Moine

Le fromage a été raclé des siècles durant au couteau, une tâche difficile. On disait que pour épouser une Jurassienne, il fallait savoir racler la Tête de Moine! Grâce à la girolle, inventée au début des années 1980 à Lajoux (JU), par le mécanicien de précision Nicolas Crevoisier (1928–2018), formant facilement de jolies rosettes, la spécialité fromagère a vu ses ventes décoller. «Aujour­d'hui encore, on constate d’année en année une augmentation du volume écoulé, dont 2692 tonnes l’an dernier», se réjouit Olivier Isler, estimant que c’est la Tête de Moine qui a permis à la région de production de se développer. A noter que 63% des meules ont été vendues à l’étranger en 2019. A titre de comparaison, 42% du Gruyère AOP a été exporté cette même année.

Exigence de qualité

Aspect extérieur, texture, saveur. Une commission indépendante de taxation juge une fois par mois la qualité des fromages, affinés sur des planches d’épicéa durant deux mois et demi au minimum: «1 à 2% des fromages ne répondent pas aux exigences et ne peuvent pas être commercialisés en tant que Tête de Moine. Ils doivent être décroûtés et utilisés à d’autres fins, par exemple comme fromage fondu», informe Olivier Isler.

Il est midi, les fromagers ont fini leur journée et ils ont faim! Si les rosettes de Tête de Moine AOP se savourent principalement telles quelles à l’apéritif ou en fin de repas, elles offrent des éléments décoratifs et gustatifs intéressants dans une salade, avec des croûtons.

Les amateurs de cumin en presseront délicatement sur une demi-meule avant de racler le fromage. On peut aussi râper la Tête de Moine et l’utiliser en tant qu’ingrédient, dans un cake salé, un risotto ou… une fondue. «On déguste le plus souvent notre fromage avec un verre de chasselas», recommande Menno Amstutz en levant son verre.

Musée, ateliers de fabrication, apéritifs: rendez-vous à la Maison de la Tête de Moine, à Bellelay, gérée par la famille Amstutz. Ouverte du mercredi au dimanche de 11 h à 18 h (également le mardi de juin à septembre).
www.maisondelatetedemoine.ch

Tête de Moine AOP bio chez Coop

En rosettes, 5 fr. 95/110 g; en demi-meule, env. 440 g, 34 fr. 50/kg, dans les grands points de vente Coop