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INTERVIEW
MARC-ANTOINE BERTHOD

Pourquoi fêtons-nous les morts?

Avec novembre reviennent Toussaint, fête des morts et autres célébrations autour de la mort. Pourquoi ces fêtes, ici et ailleurs, dans d'autres cultures? A quoi servent-elles? Le point avec le spécialiste Marc-Antoine Berthod.

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DARRIN VANSELOW
26 octobre 2021
Crâne mexicain (en papier mâché) «qui immortalise l’esprit de joie de vivre qu’avaient les morts».

Crâne mexicain (en papier mâché) «qui immortalise l’esprit de joie de vivre qu’avaient les morts».

Coco, le dessin animé de Disney et Pixar, a nourri notre imaginaire de la fête des morts au Mexique. Mais pourquoi cette fête est-elle pittoresque et colorée là-bas, alors qu’ici la Toussaint reste confinée au cimetière? Spécialiste de la fin de vie, de la mort et du deuil, Marc-Antoine Berthod, professeur à la Haute école de travail social et de la santé Lausanne et président de la Société d’études thanato- logiques de Suisse romande, explique à quoi sert une célébration collective des défunts. Il raconte comment le culte des ancêtres et le culte des morts se sont mélangés historiquement, pour aboutir à une explosion de couleurs au Mexique, comme à Actopan, qu’il a eu la chance de visiter avant la pandémie.

A quoi sert un rite funéraire?

La mort perturbe le groupe social, elle casse des lignées. Il y a une perte dans la famille et il faut tenter de régénérer le groupe. En sciences humaines, on considère que le rite permet de régler symboliquement l’ambivalence face au mort: à la fois on en a peur, on le vénère, on veut le tenir éloigné, et on veut aussi lui rendre hommage. Le rite aurait cette fonction de donner une place au défunt et de témoigner de la solidarité d’un groupe social. C’est une idée du rituel funéraire qui s’inscrit de façon assez large dans une logique d’échange entre les vivants et les morts, que l’on soit croyant ou non. Evidemment, c’est une pratique très ancienne: on atteste d’une certaine ritualité funéraire il y a environ 100000 ans.

Marc-Antoine Berthod, président de la Société d’études thanatologiques, mène des recherches sur la fin de vie et le deuil.

Quelles sont les fêtes chrétiennes autour des morts?

Il y a une distinction importante à faire pour comprendre le fonctionnement de la Toussaint et de la fête des morts, le culte des ancêtres et le culte des morts. L’idée du culte des ancêtres, c’est honorer les grandes figures d’une société, d’un groupe ou d’une institution. Dans la religion chrétienne, le culte des martyrs est devenu progressivement important à travers la figure des saints de l’Eglise catholique. On fait remonter à 1274 le fait que la Toussaint est devenue officielle dans la doctrine.

Et en parallèle?

Il y a le culte des morts, plus familial. On retrouve des pratiques païennes, où les gens vont honorer les défunts en mettant de la nourriture sur leur tombe. Avec toujours cette ambivalence et la fonction du rite funéraire: on a peut-être un peu peur du mort, et si on en a crainte, il faut le repousser ou lui donner sa place. Aux alentours du XIIe siècle, le jour de la Toussaint ayant été fixé au 1er novembre, on y a adossé le 2 novembre une fête qui se faisait de façon plus familiale, la commémoration de tous les fidèles défunts de la chrétienté.

Et au Mexique, comment cette fête des morts est-elle née?

Il faut savoir que l’Eglise s’est implantée au Mexique très tôt, mais il n’y avait pas énormément de moines ni de monastères établis sur ce territoire gigantesque. Et les Indiens évidemment avaient leurs propres pratiques. Cette fête des morts de l’Eglise catholique est restée d’abord centrée à l’intérieur de ses monastères, et la fête des morts comme on la connaît aujourd’hui est venue assez tardivement, vers le XIXe siècle. Ce qui est intéressant, c’est qu’il y a une conjonction entre les éléments des coutumes indiennes et des pratiques de l’Eglise. C’est universel, ces échanges qu’on veut avoir avec les morts.

Mais au Mexique, qu’a-t-elle de particulier, cette fête?

Le culte des morts mexicain paye une dette à l’égard des générations précédentes et intègre la mort au cycle de la vie. On fête les morts juste après les récoltes, et c’est un élément assez important, puisqu’on est dans une notion de fertilité, de régénérescence de la vie. Il s’agit d’un culte très familial: il se déroule dans les maisons, avec les autels − ces petites tables qu’on place dans le salon ou ailleurs dans la maison − en l’honneur des défunts de la famille et chargés de nourriture, d’objets, tel le fameux crâne coloré, représentant les générations antérieures.

Quelle est son histoire?

Avec l’indépendance du Mexique, il y a eu beaucoup de morts. Il a donc fallu composer entre les institutions religieuses catholiques et les pratiques indiennes très diversifiées sur tout le territoire. A ce moment-là, des rituels se déroulent à la maison, sur la place publique et au cimetière. Toutes les représentations ou les symboles de cette continuité entre les générations sont représentés par les aliments qu’on met sur les autels: des bouts de cannes à sucre symbolisant les os des défunts ou des crânes, souvent en sucre, et qui sont aussi une offrande qu’on fait aux enfants.

L’anthropologue MarcAntoine Berthod, ici lors de notre entretien, enseigne à la Haute école de travail social et de la santé à Lausanne.

En dehors des autels, quels rites sont pratiqués?

Les morts sont guidés pour revenir à la maison avec toute une série de petits gestes. On met des fleurs et des bougies sur le chemin du mort jusqu’à l’autel. Ensuite, on va au cimetière dans l’idée de raccompagner le défunt, dans la place qu’on lui accorde d’un point de vue communautaire. La fête des morts est devenue récemment touristique. La mort est devenue un symbole national au Mexique.

Une fête qui semble vraiment impressionnante!

C’est vrai, parce qu’elle se passe la nuit, sur plusieurs jours, avec des cimetières complètement illuminés, et toute la communauté va dans les espaces publics fêter les morts. Il y a également des concours de maquillage avec des figures mi-peintes: d’un côté le squelette, de l’autre le visage humain. On retrouve cette ambivalence, ce jeu entre les vivants et les morts, qui est assez constant.

Et en Suisse?

Pour la région francophone, suisse ou française, les pratiques funéraires ont changé avec le XIXe siècle. Les mouvements hygiénistes et de nouvelles approches de la gestion des villes ont déplacé les cimetières en périphérie. C’est la période romantique, où l’on pleure très largement la mort de l’autre, la question du deuil devient importante, et ça s’est traduit dans l’architecture. Au XIXe siècle, vous avez des monuments incroyables dans les cimetières, qui se visitent, qui deviennent parfois des lieux de promenade où les gens allaient pique-niquer.

Aujourd’hui la ritualité funéraire est plus intimiste et moins collective qu’au XIXe siècle, mais il ne faudrait pas considérer qu’elle était toujours la même auparavant et qu’on l’a perdue. En fait, elle s’est très souvent et très largement transformée.

Et le Covid-19?

Est-ce un accélérateur de certaines transitions ou un chamboulement majeur? Va-t-on trouver de nouvelles pratiques rituelles? C’est une question encore assez ouverte, difficile à trancher. On a besoin de recul. Pendant la période du Covid-19, ce qui était très spécifique, c’est que tous les défunts étaient concernés par les restrictions funéraires. Or tous n’étaient pas décédés à cause de ce virus. Nous menons une large étude sur la question du rite funéraire, du Covid et des personnes en deuil, financée par le Fonds national suisse de la recherche, depuis une année et demie. C’était difficile pour les familles, parce qu’elles ne savaient plus par où passait le corps du défunt. Pendant une semaine, il disparaissait, en quelque sorte, et elles ne savaient pas quand elles allaient pouvoir le crématiser. Les familles devaient faire confiance aux professionnels, et ce n’est pas toujours simple dans ces situations de crise. Nous avons essayé de documenter le plus tôt possible ce qui allait se passer et accompagné les agents des pompes funèbres.

A quel point la ritualité funéraire est-elle un soutien?

C’est difficile à dire, car c’est quelque chose d’assez personnel. Un élément important, c’est la capacité que les gens ont de choisir ou pas ce qu’ils veulent mettre en place pour honorer leurs défunts. Avec la période Covid, souvent les proches ont apprécié quand l’application des règles leur permettait tout de même d’avoir un minimum d’échange ou de contact. Mais il y a également de la souffrance liée à la distance sociale et à la distance physique durant ces moments-là.