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Jeux de société

1, 2, 3, jouez!

Les jeux de société cultes ont su se réinventer avec les générations. Mais qu’est-ce qui pousse les familles à les sortir à la moindre occasion? Rencontre à Savièse, entre deux parties en plein air.

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Louis Dasselborne
02 novembre 2020
Quel est le point commun entre Lya (5 ans), Sandrine (31 ans), Lory (21 ans), Olivier (41 ans) et Mike (8 ans)? Etre fans de jeux de société!

Quel est le point commun entre Lya (5 ans), Sandrine (31 ans), Lory (21 ans), Olivier (41 ans) et Mike (8 ans)? Etre fans de jeux de société!

Qu’ont donc en commun la Paradeplatz de Zurich, le colonel Moutarde et l’inventeur du soutien-gorge? Vous n’avez pas une petite idée? Mais oui, les trois figurent dans l’un des jeux de société cultes auxquels nous avons tous joué, un jour ou l’autre. Monopoly, Cluedo ou encore Trivial Pursuit sont dans tous les esprits. La faute à qui? Ou plutôt à quoi.

Car outre leur simplicité avec des règles faciles à appréhender et souvent déjà connues, les jeux qui ont transcendé les générations disposent d’un autre atout, comme l’explique Olivier Glassey, sociologue à l’Université de Lausanne: «C’est en grande partie la sociabilité intergénérationnelle qui permet cette longévité. Les parents et les grands-parents ont l’expérience de ces jeux. Ils font partie de leur culture ludique.» Et notre interlocuteur d’ajouter: «Cela crée un terrain commun le temps d’une partie. C’est une vertu importante dans un cadre familial.» Un élément qui prend d’autant plus tout son sens depuis le début de l’année avec la situation sanitaire que nous connaissons. «Il ne faut pas oublier que ces jeux de société sont aussi porteurs d’une dimension nostalgique. Ils font revivre des souvenirs plaisants comme les soirées en camp de ski quand on était enfant ou des fêtes de famille à jouer – et se chamailler – avec les cousins. Il y a aussi une part de recherche inconsciente à revivre ces moments agréables, et la période s’y prête particulièrement.»

Apprendre les uns des autres

Pour comprendre ce qui motive les familles à déployer des jeux de plateau classiques – mais pas seulement, direction Savièse (VS) où la famille Braunschweig nous a donné rendez-vous. «Combien de jeux de société avons-nous à la maison? Des tiroirs entiers!» sourit Sandrine Braunschweig (31 ans), tout en installant le Monopoly familial. «C’est la version Disney Pixar, c’est plus amusant pour nos enfants.» Il faut dire que Mike (8 ans) et Lya (5 ans) ont déjà la fibre joueuse. «Ensemble, ils jouent très souvent au Uno. Ça les occupe, leur permet de communiquer, d’apprendre l’un de l’autre et de s’appréhender mutuellement», confie la mère de famille. «On a toujours un Uno avec nous quand on se déplace. C’est pratique à sortir n’importe où en cas de besoin.»

Créer des liens

Mais alors, quelle est l’origine de cet engouement familial? «Je suis une grande lectrice, j’anime d’ailleurs un club de lecture pour les adolescents. Et mon époux n’a pas du tout la culture de la télévision. Il n’en avait pas chez lui quand il était jeune. Nous ne voulions pas mettre nos enfants devant des écrans. Je suis issue d’une fratrie de quatre, et notre mère était déjà une grande adepte des jeux de société.» Un constat confirmé par Lory D’Ippolito (21 ans), la sœur cadette: «Sandrine et moi jouions beaucoup entre nous quand nous étions plus jeunes. Ça crée aussi des liens en dépit de notre différence d’âge.» Le jeu de société est-il en vogue chez les jeunes adultes? «Oui! Il y a en outre beaucoup de jeux de plateau aux thématiques diverses, plus ou moins difficiles, ou spécifiquement pour les adultes. Et il est courant de sortir un Uno pour jouer entre amis à l’occasion d’une soirée qui se prolonge.» Aujourd’hui, c’est sur une place de jeux saviésanne que la famille s’est installée quelques heures pour profiter du soleil valaisan et du grand air. Avec une pile de jeux, ça va de soi! 

 

Uno

Créé en 1971 aux Etats-Unis par Merle Robbins, barbier dans l’Ohio, Uno est basé sur les règles du 8 américain. Vendu en premier lieu dans le salon de coiffure de son créateur et dans les commerces environnants, ce jeu mettra une dizaine d’années à devenir populaire. En 2017, il se hisse même sur la première marche des jeux de société les plus vendus aux Etats-Unis. Pour l’anecdote, saviez-vous que le record de la partie de Uno la plus longue est de 132 heures consécutives? Ou encore qu’une partie a été jouée à 95 joueurs en même temps grâce à 9 jeux de Uno?

 

«Uno a l’avantage de pouvoir être pratiqué par et avec tout le monde. Je me revois en train de jouer des parties en vacances en Hollande avec des amis allemands. Tout le monde connaît, et il n’y a pas besoin de maîtriser parfaitement une langue pour y jouer ensemble. Autre avantage: son format! Il ne prend pas de place et se glisse bien dans une poche ou dans un sac.»

Olivier Braunschweig (41 ans)

 

 

Trivial Poursuit

Disney, James Bond, Sports, Gastronomie, Vins, Trivial Pursuit se décline en de multiples versions.

Créé en 1979 par les Québécois Chris Haney et Scott Abbott, le jeu a d’abord été commercialisé en 1981 en portant le nom de «Quelques arpents de pièges». Il a ensuite été mis sur le marché français et baptisé «Remue- méninges», avant de connaître le succès sous son nom actuel, Trivial Pursuit. Avec plus de 100 millions d’exemplaires distribués dans 33 pays, c’est le jeu de société le plus vendu après le Scrabble et le Monopoly.

«J’aime la version Harry Potter du Trivial Pursuit, car je suis fan de la saga au point d’animer un club de lecture pour adolescents. Le format de voyage permet de jouer avec les enfants en toute circonstance. Je suis aussi en train de créer un Monopoly Harry Potter personnalisé, mais uniquement pour la famille!»

Sandrine Braunschweig (31 ans)

 

 

Monopoly

Monopoly rassemble plus de 10 millions de fans sur sa page Facebook.

Le célèbre jeu a été créé en 1929 aux Etats-Unis par Charles Darrow. Or, des voix s’élèvent pour attribuer sa création à Elizabeth Magie en 1904, sous le nom de The Landlord’s Game, dénonçant de manière ludique l’oppression des rentiers de l’immobilier sur les locataires. Quoi qu’il en soit, Monopoly a été vendu à ce jour à près de 275 millions d’exemplaires. Il existe plus de 300 versions sous licence. D’ailleurs, saviez-vous qu’en 1988, un joaillier de San Francisco a créé un Monopoly d’une valeur de… 2 millions de dollars? Le plateau de jeu est en or 23 carats et les dés sont incrustés de 42 diamants!

«Monopoly est un jeu parfait pour jouer à plusieurs générations, tout le monde connaît le principe et les règles. A la maison, quand nous étions enfants, nous avions l’original dans un grand buffet rempli de jeux que l’on ouvrait comme un coffre à trésors. On gagne de l’argent, on en perd, on se taquine. C’est amusant quand on est tous ensemble!»

Lory D’Ippolito (21 ans)

 

 

«A la maison, on ressort les jeux familiaux»

Hadi Barkat (43 ans)

Créateur de jeux et fondateur de la maison d’édition Helvetiq

Quels sont les ingrédients pour qu’un jeu de société connaisse le succès?

Si je le savais, je ne vous le dirais pas!

Vous avez une petite idée quand même...

C’est la mécanique de jeu qui prime. Un jeu de société ne doit pas durer trop longtemps, et ne doit pas non plus exclure au bout de quelques minutes l’un des joueurs. Sinon, il fait quoi? Il regarde les autres jouer? Vous avouerez que ce n’est pas une soirée idéale dans ce cas... De nombreux adeptes cherchent aujour­d’hui des jeux coopératifs et des jeux d’ambiance. Le thème devient secondaire en réalité.

Monopoly s’articule autour de l’argent et de la possession. Et pourtant, il continue de cartonner...

Oui, et les puristes vous diront que c’est le jeu à abattre. L’éthique du jeu est tout de même assez limite, le contrôle se fait par les dés et il dure trop longtemps. Toutefois, à son époque, il a marqué une génération. C’est un jeu précisément intergénérationnel. Les règles sont connues des grands-parents. Si on veut jouer avec trois générations autour de la table à un jeu de plateau, Monopoly a toutes les chances d’être sorti au cours d’une soirée familiale. Et, on peut le dire, leur machine marketing et leurs stratégies commerciales déclinant des thématiques fortes, comme par exemple la Reine des Neiges, sont redoutables.

Vous y jouez encore?

La dernière fois que j’y ai joué avec des amis, ça s’est terminé en psychodrame. La thématique de l’argent peut devenir très émotionnelle. On ne m’y reprendra plus!

Si je vous dis Cluedo?

C’est un jeu de déduction qui a caractérisé le genre. Il y a également le Scrabble qui a défini le genre du jeu de mots. Ils sont connus justement parce qu’ils étaient précurseurs. Mais aujourd’hui, il y a d’autres jeux formidables qui sont créés.

Comme?

Dominion, un jeu de deck- building, créé en 2008, qui propose une mécanique incroyable. Il a été élu meilleur jeu de l’année en 2009. Depuis, il a inspiré toute une série d’autres du même genre. Sinon, il y a aussi Les Aventuriers du Rail. C’est un petit bijou ce jeu, l’un de mes préférés. Il existe de multiples versions pour les continents et les pays, dont la Suisse. Les Aventuriers du Rail va devenir un classique, c’est sûr. Sincèrement, j’aurais bien aimé l’éditer…

Vous êtes un créateur de jeux connu et reconnu. Où piochez-vous vos idées?

Dans mon quotidien. Je note un maximum d’idées sur mon carnet, quelles qu’elles soient. Puis, j’en fais quelque chose ou pas. Peu importe, l’important est de rester attentif, ouvert, créatif.

Un exemple?

Une amie m’a offert un pose-mug en forme de palette que j’ai mis sur mon bureau. Ça n’a pas manqué: nous avons développé un jeu coopératif de palettes à emboîter en 3D, un peu dans le style d’un Tetris. Il s’appelle Team Up. L’inspiration est partout en réalité.

Vous recevez combien de propositions de jeux par année?

Environ 400 du monde entier, dont une trentaine de Suisse. Et si vous me demandez combien sortent du lot pour être commercialisés et avoir des chances de succès, je vous répondrais environ 5%. Maintenant, je n’ai pas de baguette magique. Ce sont les joueurs qui décident.

La crise sanitaire est-elle salutaire pour les jeux de société?

C’est presque étonnant de le dire comme ça, mais oui, d’une certaine manière. Les ventes progressent, c’est une réalité. Si les gens restent à la maison, ils ressortent les jeux familiaux. Et puis, on peut aussi désormais s’amuser en ligne à plusieurs à des jeux de société, tout en restant chacun chez soi. Je crois d’ailleurs que c’est le moment ou jamais de s’y mettre et de tenter l’expérience, que ce soit à la maison ou en ligne. Il existe vraiment des petites perles à découvrir en marge des classiques. C’est un monde foisonnant de créativité.