X

Recherches fréquentes

Zoom
Dessiner

Dessin: quand la main parle

C’est simple comme bonjour; une feuille, un crayon suffisent. Pourquoi aime-t-on tant s’attabler et laisser parler sa main? Trois Romands nous racontent leur passion du dessin.

PHOTO
Valentin Flauraud
02 mars 2020

Le Vaudois Boris Chiaradia, graphiste et artiste de 39 ans, a dessiné son portrait à partir d'une photo pour la Une de «Coopération».

J’aimerais bien savoir dessiner… Sur une grande feuille de papier, je laisserais errer mon imagination. Je raconterais les gens et les endroits que j’aime. Je pourrais aussi en faire mon métier, profiler un portrait-robot, esquisser le plan d’une maison, composer son aménagement, un ornement de jardin, ou encore tracer l’idée d’un joli carton d’invitation, inventer les aventures d’un nouveau Tintin…

Nous avons rencontré trois Romands pour qui le dessin est important. Un professionnel, Boris Chiaradia (39 ans), graphiste et artiste, qui s’est dessiné sur notre couverture; Françoise Kuffer et Sylviane Blanc (72 ans chacune) qui se sont mises au dessin à la retraite; et Melvin Ozier (10 ans) qui crée une quinzaine de dessins chaque semaine, toujours sur le même thème. Ecoutez-les parler de leur passion, entrez dans leur univers, et peut-être vous transmettront-­ils l’envie de tailler vos crayons, et de vous mettre au boulot. Selon l’OFS*, l’activité culturelle que les Suisses pratiquent le plus en amateur, est la photo, suivie du dessin et du chant.

Deux esquisses tirées d'un des nombreux carnets où Boris Chiaradia pose ses idées.

 

Nu devant soi

«C’est ma méditation», explique Boris Chiaradia, graphiste le matin, artiste l’après-midi. «Le travail de graphiste me permet de faire ce que je veux en tant qu’artiste.» S’il a aussi du plaisir dans son activité professionnelle, c’est à travers l’art qu’il s’épanouit: «Devant une feuille, tout peut arriver. Des jours, ça fonctionne, j’arrive à entrer dans mon monde, et c’est extra. D’autres, ça ne marche pas. Ça dépend de son état d’esprit. On est nu quand on dessine. Ça permet aussi de se découvrir.»

«Dessiner m’a appris à me lâcher, à ne pas être trop perfectionniste»

Françoise Kuffer, 72 ans

C’est à l’adolescence que le dessin a pris une place centrale dans sa vie. Boris dessinait le soir, le week-end. «Mes parents m’ont soutenu, mais ils voulaient que j’apprenne un vrai métier: comptable.» Sur les bancs du gymnase, son prof lui permet de dessiner pendant les cours. «Il avait compris que ça ne m’empêchait pas d’écouter.» Il a ensuite fait une école d’art en Valais (l’EPAC). Aujourd’hui, il peint des tableaux qu’il expose régulièrement. Il est aussi connu dans le monde du graffiti «légal»; une activité qui le fait parfois voyager dans toute l’Europe pour des festivals ou des commandes. «Je suis aussi à la recherche d’un ou d’une scénariste pour faire un livre pour enfants. Avis aux amateurs!» (www.borischiaradia.ch)

Sur Instagram, le Montreusien présente son travail et aime participer au concours Inktober. Pendant un mois, un thème par jour est donné aux participants du monde entier qui postent leurs œuvres sur le réseau. «Ça force à dessiner sans trop se prendre la tête, et à montrer son travail.»

Françoise Kuffer (à dr.) et Sylviane Blanc ont fait l'école d'infirmière ensemble quand elles avaient 20 ans. Puis elles se sont perdues de vue. Elles se sont retrouvées 40 ans plus tard, grâce au dessin.

Retrouvailles à l’atelier

L’histoire et la complicité de Françoise Kuffer de Lausanne et Sylviane Blanc de Saint-Légier sont jolies à raconter. Elles avaient 22 ans quand elles ont terminé ensemble l’école d’infirmière. Et puis, vous savez bien, l’eau coule sous les ponts, et on se perd de vue. Pour les 40 ans de diplôme, une fête est organisée. C’est seulement alors qu’elles se revoient, fraîchement retraitées. «Françoise m’a dit qu’elle prenait des leçons de dessin. Alors je suis allée voir la petite expo des élèves de son cours…» «Et c’est quand tu as vu que j’étais nulle, taquine Françoise en rigolant, que tu t’es dit: Je peux le faire aussi!»

Françoise Kuffer, qui n'avait jamais dessiné avant la retraite, aime reproduire des animaux.

 

Portrait réalisé par Sylviane Blanc, qui a suivi un cours pour apprendre à dessiner.

Depuis maintenant neuf ans, elles se retrouvent sur les bancs d’école, mais cette fois-ci pour suivre le cours de Griselda Serafini (www.coursdedessin.ch). Jusqu’alors, ni l’une ni l’autre n’avait dessiné. «Je leur permets d’aborder les différentes techniques et de les maîtriser à leur rythme. Mais l’objectif est surtout de leur apprendre à observer la réalité afin de pouvoir la reproduire sur le papier», explique la professeure active depuis plus de 30 ans.

Selon elle, tout le monde, s’il le veut – et c’est là le plus important – peut apprendre à dessiner, même s’il croit – ou qu’on le lui aurait fait croire – qu’il ne sait pas dessiner.

Découvrir son talent caché

Lors de notre visite, Françoise termine de dessiner un chat. Sylviane planche sur des paysages enneigés. «Ça apprend la patience et à se lâcher, à ne pas être trop perfectionniste», explique la première. «Je me fais une tasse de thé, puis je dessine. Quand je veux le boire, le thé est froid, raconte Sylviane. Quand on dessine, on est dans une bulle, on oublie la réalité.»

Pourquoi ne pas s’y être mis plus tôt? «Par manque de temps», rétorquent les complices. Mais quel dommage d’attendre! «Le dessin m’a permis de découvrir ce que j’ai en moi et ce que je suis capable de faire», confie Sylviane qui s’est aménagé un coin pour regarder ses œuvres, et réfléchir. «Ça m’apporte du bien-être, de la satisfaction.»

Melvin au milieu de ses schémas de transport urbain. «Dessiner me rend heureux. Ça me calme quand je suis excité.»

Son truc à Melvin Ozier, de Lausanne, ce sont les réseaux urbains, plans de bus, trains, métros, connexions… Il ne dessine que ça depuis cinq ans, avec une précision déconcertante: légendes, couleurs des lignes, noms de stations réels ou non… «Parfois je reproduis des plans existants, parfois je les améliore, ou j’en invente.» Sa mère est ingénieure, demandez-vous? Son père conducteur de bus? Que nenni! C’est sa passion, c’est tout. «J’adore la précision, les détails. Et il faut que ça soit juste. Mon rêve serait d’inventer le réseau d’une ville où il n’y a encore aucun bus ni tram!»

Melvin fait quelque quinze plans par semaine. Finis, il les range dans un tiroir ou sur un tas déjà assez conséquent planqué sous le canapé. «Ça me rend heureux de dessiner. Ça me calme quand je suis excité. Rien ne peut me tirer de mon dessin.» Vraiment? «Si, les nuggets et les trucs super bons!»

«A part l’odeur de nuggets, rien ne peut me faire arrêter de dessiner»

Melvin Ozier, 10 ans

L’important, c’est de partager

Pour Nathalie Nanzer, pédopsychiatre, responsable de l’unité de guidance infantile aux HUG, les parents devraient mettre à disposition des enfants de quoi dessiner, même dessiner avec eux: «C’est partager du plaisir autour du dessin qui est important, pas sa qualité graphique.» Faut-il s’inquiéter si son enfant ne dessine pas? «Ils perdent un moyen d’apprentissage. Le dessin est un passage important pour ensuite acquérir l’écriture. Et dès 3 ans, un enfant qui dessine peut laisser libre cours à son imagination et mettre son vécu émotionnel dans ses dessins.» Faut-il les analyser? «Le dessin peut ouvrir sur un dialogue et des récits, mais analyser un dessin d’enfant hors d’un contexte professionnel n’a pas vraiment de sens.»

* «Pratiques culturelles et de loisirs en Suisse», Office fédéral de la statistique, 2016


Gagner des crayons Caran d'Ache