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Entre de bonnes mains

Durant la pandémie, nous avons redécouvert nos mains, ces outils complexes de communication, de protection et d’action. A force d’être sollicitées au quotidien, elles se font oublier. Rendons-leur hommage.

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Heiner H. Schmitt
08 juin 2020
Montrer son accord, sa joie, souhaiter bonne chance: les doigts ont un langage. Mais attention,  le sens diffère d'une culture à l'autre. En Grèce, par exemple,  le pouce levé est une insulte.  On choisira un autre signe  pour faire de l'auto-stop.

Montrer son accord, sa joie, souhaiter bonne chance: les doigts ont un langage. Mais attention, le sens diffère d'une culture à l'autre. En Grèce, par exemple, le pouce levé est une insulte. On choisira un autre signe pour faire de l'auto-stop.

La main se développe à la quatorzième semaine de grossesse. Dans le ventre de sa mère, le fœtus suce déjà son pouce. En naissant, le bébé observe ces choses étranges composées de doigts mobiles. Il les contemple avec attention et curiosité. Il découvre le toucher grâce à elles. Plus tard, il apprendra à compter, à écrire, à jouer d’un instrument, et surtout à les oublier…

Nos mains nous protègent

«Je suis frappé de voir à quel point les gens ne connaissent pas leurs mains», avait déclaré dans une interview* Claude Verdan, chirurgien de la main, fondateur, en 1946, de la Clinique chirurgicale et Permanence de Longeraie, et du Musée de la main (1996), à Lausanne. A travers ce musée – aujourd’hui consacré au corps humain dans son ensemble – le médecin avait souhaité rendre hommage à cet organe fascinant. Il voulait mettre fin à la vision hiérarchique, où le cognitif précède le geste, pour montrer que c’est ensemble que les deux fonctionnent.

A la fois motrice, sensorielle et expressive, la main est un organe incroyablement complexe. «Dans 1 cm3, on peut trouver des tendons, un nerf et une artère. Lorsqu’on se plante une pointe de couteau dans la main, même si la lésion cutanée n’est pas importante en surface, plusieurs structures dites nobles peuvent être touchées en profondeur: des vaisseaux, des nerfs, des tendons, provoquant des séquelles si la lésion n’est pas traitée», explique le Dr Laurent Wehrli, chirurgien de la main au CHUV à Lausanne.

Une gêne dans ce membre, même minime, comme un ongle qui fait mal par exemple, reste très peu tolérée par l’être humain. De nombreuses actions de la vie quotidienne sont alors perturbées. Lorsque tout va bien, on n’y prête pas attention, pensant que la main est une partie du corps comme les autres.

Par rapport à la fréquence des blessures, cet organe se distingue également. «Dans la protection personnelle, lors d’une chute, d’une flamme qui nous arrive au visage, ou lors d’une agression, soit par un animal ou par un être humain, la main sera la première barrière qui protégera notre tête, notre ventre ou notre thorax, qui sont des zones vitales, poursuit le Dr Wehrli. On sacrifie automatiquement sa main lors d’une chute plutôt que de se casser le nez. Elle est de ce fait le premier organe lésé par contusion, entorse, fracture, plaie ou brûlure.»

Ce n’est alors pas un hasard si la chirurgie de la main est devenue une spécialisation à part entière, avec une formation spécifique en microchirurgie. D’une part par la taille des éléments à traiter, et d’autre part, par le nombre de disciplines médicales impliquées, comme le résume le chirurgien: «La chirurgie de la main a vu le jour car, en urgence, avant sa création, on sollicitait des orthopédistes, des plasticiens, des chirurgiens vasculaires et des microchirurgiens. Ainsi, quatre disciplines différentes étaient nécessaires pour réparer en urgence les structures d’une main.»

Nos mains parlent

Dans le langage corporel, les mains jouent également un rôle de premier plan sans que l’on s’en rende compte. On les utilise, non pas de manière inconsciente, mais mi-consciente. Joëlle Rossier, synergologue, explique la différence: «Une pupille se dilate de manière inconsciente, en fonction de la luminosité, par exemple. Par contre, faire remarquer à une personne qu’elle tenait ses mains dans les poches en discutant avec son chef, si elle ne l’avait pas réalisé sur le moment, à présent elle s’en rappelle. Elle a eu un geste mi-conscient.»

Comprendre le langage corporel

La synergologie est une discipline qui a pour objectif de répertorier et décrypter le langage corporel. Elle s’intéresse à toutes les occurrences corporelles se produisant sur le corps humain dans une interaction de communication. Et sans surprise, là aussi, les mains représentent un vaste terrain d’étude. «On identifie quatre occurrences corporelles impliquant les mains, poursuit Joëlle Rossier, formatrice à l’Institut suisse de synergologie à Lausanne, l’un des cinq instituts dans le monde qui forment à cette discipline. 1) Les mains qui se posent sur une partie du corps. 2) Les mains qui utilisent un objet pour communiquer avec autrui – car ce qu’on communique à un objet c’est souvent ce que l’on ne communique pas à son interlocuteur. 3) Les mains qui se promènent dans l’espace, comme pointer du doigt, par exemple. Et 4), lorsque les mains se rejoignent.» L’experte donne quelques clés de lecture pour déchiffrer le langage des mains dans l’encadré ci-dessous.

A l’ère du numérique

Nos mains évoluent avec leur temps. Comme nombre de métiers manuels ont disparu, remplacés par des machines, on pourrait penser que l’on se sert moins de cet organe aujourd’hui. Il n’en est rien. Les appareils à reconnaissance vocale en sont un bon exemple. Ils n’ont pas obtenu le succès espéré, justement parce qu’ils ne sollicitent pas nos mains. «Avec la reconnaissance vocale, on est dans un rapport purement intellectuel, plus virtuel. On parle. Alors qu’avec les mains nous agissons et nous avons l’impression d’avoir une emprise sur le monde. L’objet lui-même nous sert parfois de doudou», souligne Olivier Glassey, sociologue spécialisé dans les technologies digitales et directeur du Musée de la main.

La main rassure

Occuper ses mains est indispensable, voire addictif, peu importe ce que l’on touche au final, poursuit le sociologue: «Les gens tiennent leurs téléphones pour occuper leurs mains, comme certains peuvent le faire avec la cigarette. Ceux qui souhaitent arrêter de fumer, disent à quel point ils se sentent dépossédés dans les moments où ils n’ont pas quelque chose de spécifique à faire de leurs doigts. Il y a sans doute un élément rassurant de tenir un téléphone ou un objet dans les mains. Dans un monde qui se numérise, c’est peut-être une manière symbolique de garder son destin en main. Une façon de nous rassurer physiquement que tout n’est pas dématérialisation.»

Psychologue FSP et psychothérapeute ASP à La Neuveville (BE), Dominique Wohlhauser confirme que le besoin de toucher un objet numérique ou non reste constant chez l’être humain: «On tient et on se tient ainsi. Le toucher est probablement le sens le plus important, qui passe beaucoup par la main, surtout dans notre culture.»

Les tendinites, un mythe?

Les nouvelles technologies ont souvent fait l’objet de critiques, supposant qu’elles provoqueraient de nouvelles pathologies de la main et du poignet.

Il semblerait que l’on ait fait fausse route, comme le souligne le Dr Wehrli: «Le pouce est beaucoup plus utilisé qu’avant pour la frappe sur un écran tactile, mais nous n’avons pas observé de recrudescence de tendinites du pouce dans notre pratique. Idem pour le clavier. Il y a des millions d’utilisateurs de claviers et l’incidence des tendinites du poignet ou de la main reste très faible. Toutefois, il y a des gens qui sont prédisposés à développer des tendinites et on décèle chez certains de mauvaises postures. Des troubles peuvent provenir d’une flexion prolongée de la nuque et des coudes, bien plus que d’une utilisation répétitive des doigts.»

Le besoin de créer

Outre les nouvelles habitudes d’hygiène des mains, vecteur de virus, la Covid-19 a fait naître une certaine créativité chez nombre de personnes confinées. Tricot, préparation de pain, apprentissage d’un instrument, dessin ou bricolage: les mains sont sur tous les fronts.

La satisfaction de progresser, d’acquérir un savoir-faire, de ralentir et maîtriser le temps dans un monde qui va trop vite, en sont les raisons principales. Mais aussi, comme le souligne Dominique Wohlhauser, «parce que l’être humain a besoin de créer, de laisser une trace. C’est une façon de projeter son intime. La main est médiatrice de notre projection, de notre monde mental.»

On ne regardera plus jamais nos mimines de la même manière.

* Interview de Claude Verdan publiée dans «La main, cet univers», Ed. du Verseau, Fondation du Musée de la main, 1994, Lausanne

 


Que disent nos mains?

Quelques exemples de Joëlle Rossier, synergologue

  • Avoir les mains sous la table dans une conversation peut indiquer que l’on ne souhaite pas s’impliquer dans une relation, que l’on ne souhaite pas s’engager dans la discussion.
  • Faire tourner un objet, un crayon, un stylo, entre ses doigts en parlant indique que la personne est en pleine réflexion, en parallèle à la discussion.
  • Jeter un objet un peu plus loin de soi, indique un désaccord avec son interlocuteur, une dissociation.
  • Rapprocher un objet se trouvant sur la table de soi: indique une envie de s’impliquer davantage dans la discussion, ou de convaincre son interlocuteur de quelque chose.
  • Montrer la paume de sa main dressée en face de son interlocuteur est signe de rejet. Tel un mur. La personne met une barrière de distanciation avec son interlocuteur.
  • Tirer sur ses habits, son col de chemise, ses manches: c’est le geste d’une personne qui souhaite reprendre son autorité.
  • Se frotter les mains indique une gêne. La personne est mal à l’aise, soit elle n’est pas assez sûre d’elle, de ce qu’elle va dire, soit elle ne sait pas encore comment elle va le dire.
  • Se toucher le visage, se gratter le nez (microdémangeaisons): il y a un décalage entre ce que pense ou ressent la personne et ce qu’elle dit.

Gestes covid-19

Nouvelles façons de se saluer

Les ados, les rois de l’adaptation

«Même hors coronavirus, les adolescents font preuve de créativité dans leur manière de se saluer. Ils n’ont aucun mal à changer de codes», souligne la psychologue Dominique Wohlhauser. Ainsi, la poignée de main est remplacée depuis la pandémie par le salut du pied, du coude, du poing, le salut thaï (mains jointes)... Si aujourd’hui on en sourit encore, il se pourrait bien que la bonne vieille poignée de main fasse partie du passé. L’avenir nous le dira.