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Un amour de smartphone

Le mobile s’impose comme le partenaire incontournable de nos existences. Il a donné naissance à une série de gestes ritualisés qui rythment la vie sociale.

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Brad Wilson Alamy
13 janvier 2020

Compagnon, ami, amant, confident: le smartphone suscite d’étranges relations affectives. 

«Le smartphone a inauguré une nouvelle manière d’être au monde.» Pour Nicolas Nova, cet objet influence à tel point nos pratiques et nos comportements qu’il est devenu le chef d’orchestre de nos existences. Le chercheur et enseignant à la Haute Ecole d’art et de design (HEAD) de Genève a consacré sa thèse de doctorat à cet inséparable compagnon de l’ère numérique (Figures mobiles: une anthropologie du smartphone, 2018).

Avec le double regard du sociologue et de l’anthropologue, celui qui est également cofondateur d’une entreprise de conseil dans l’innovation et la prospective a mené une enquête de terrain à Genève, Los Angeles et Tokyo. Objectif de ces investigations: déterminer la signification que le smartphone revêt pour les usagers, cerner les ressorts de son omniprésence, décrire les gestes et rituels sociaux qu’il induit. «J’ai prêté attention à la manière dont les gens évoquent ce parallélépipède lumineux, j’ai analysé les métaphores qu’ils emploient pour parler de l’objet. Bref, j’ai cherché à comprendre comment ils projettent du sens dans leur smartphone», souligne Nicolas Nova.

«Le mobile est parfois perçu comme un deuxième cerveau»

Nicolas Nova, chercheur

 

Il suffit d’observer, même d’un œil distrait, le spectacle dans les rues, les restaurants ou les transports publics pour saisir l’évidence: le smartphone engendre des tics gestuels, une scénographie sociale qui interpelle, intrigue ou prête à sourire. Tour à tour, les individus paraissent mordre dans leur appareil en le tenant à l’horizontale devant la bouche pour passer des appels (on parle de style «toast», s’expliquant aussi par la position du micro). Ils semblent le promener en laisse comme un caniche au gré des pérégrinations urbaines ou s’en servir tel un miroir pour des selfies.

Objet envahissant

Cette théâtralité typique d’une société envahie de smartphones, ces postures corporelles désormais aussi banales que communes, peuvent s’analyser à un double niveau: elles révèlent, bien sûr, une forme de dépendance psychique, que sociologues, psychologues et psychanalystes s’échinent à décrypter, tout en grouillant de burlesque involontaire dès lors que l’on se hisse sur le piédestal du second degré. Dame! Les femmes et les hommes de ce début de XXIe siècle vivraient-ils une histoire d’amour avec leur terminal au point de ressentir le besoin physique de sa présence, quels que soient les situations et les moments de la vie quotidienne?

Ami, amant, confident, époux: le smartphone est le réceptacle de nos sentiments, la caisse de résonance de nos émotions, le don Juan de la numérisation, quand il ne fait pas office d’animal de compagnie. S’il avait vécu à notre époque, le bon Alphonse de Lamartine (1790–1869), poète romantique par excellence, aurait pu remplacer son célèbre «Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé» par un cinglant «Un smartphone vous manque, et tout est dépeuplé».

Il s’est marié avec son téléphone!

Soyons honnêtes, qui n’a pas, un jour ou l’autre, ressenti un frisson d’effroi, assis dans sa voiture ou dans un bus, après avoir constaté l’oubli de l’appareil chéri au domicile? Qui n’a pas, à un moment ou à un autre, enduré dans sa chair le poids de cette nomophobie, pour utiliser le jargon médical?

Ces relations sentimentales d’un genre particulier sont symbolisées jusqu’à la caricature par le cas d’Aaron Chervenak. Cet Américain a décidé d’épouser son iPhone tant il débordait d’amour pour le pavé magique. La cérémonie a eu lieu dans une chapelle de Las Vegas (Etat du Nevada). Dans une vidéo publiée sur Internet, on voit Aaron Chervenak passer le doigt dans une bague fixée à l’iPhone. Même si le facétieux admet avoir organisé cette saynète farcesque pour attirer l’attention sur les liens affectifs étroits qui nous unissent désormais aux portables, cette mise en scène en dit long sur les dérives tragi-comiques que peut entraîner cet envoûtant objet numérique.

En ce sens, les gestes typiques du smartphone constituent une belle tranche de comique vaudevillesque. Nous évoquions le style toast pour désigner la façon dont les jeunes, en particulier, conversent en empoignant le terminal comme un talkie-walkie, comme s’ils allaient le croquer à belles dents. Selon Nicolas Nova, «cette pratique vise à se mettre en scène, à se montrer aux yeux des autres. Pour certains, cela relève de l’exhibitionnisme social, même si on ne peut pas généraliser».

Le smartphone est à la fois le miroir de notre vie sociale et du narcissisme de l’ère numérique.

Effet d’imitation

Mais l’explication renvoie également à une forme de mimétisme social: «Il y a quelque chose de fascinant dans les comportements technologiques: mes recherches montrent que les gens adoptent certaines attitudes tout simplement en imitant ce qu’ils voient autour d’eux, sans se poser trop de questions. Beaucoup soulignent qu’ils ont fait leur le style toast en observant leur grand frère et en décrétant que ce geste était somme toute pratique.»

Si on prend un peu de hauteur, le geste du talkie-walkie illustre à merveille le thème des nouvelles technologies comme prolongement du corps humain, tel que l’avait observé le théoricien de la communication Marshall McLuhan (1911–1980). «Il est surprenant de constater à quel degré les usagers parlent de prothèse, de deuxième cerveau, voire d’extension du cerveau, en évoquant leur smartphone, notamment quand ils le manipulent comme un talkie-walkie», confie Nicolas Nova. Poussons plus loin l’effort d’imagination: les peuplades urbaines si promptes à placer leur appareil devant la bouche pour converser auraient-elles subi une greffe de plateaux labiaux, un peu comme ceux qui distinguent les Mursis d’Ethiopie? Ou souffrent-elles d’une hypertrophie de la langue?

Captivité affective

Laissons là ces hypothèses audacieuses et penchons-nous sur un autre rituel: on se surprend souvent à tenir son smartphone en main quand on se promène en ville. «Nombre de personnes que j’ai interrogées comparent le combiné à une laisse. Elles ont le sentiment d’en être prisonnières. Elles s’étonnent que le smartphone, censé les aider à gérer leur emploi du temps, leurs rencontres, se rappelle à elles avec une telle insistance», analyse Nicolas Nova.

Sachant qu’il sert désormais à une liste interminable d’activités quotidiennes – commander un billet de train, payer des achats en supermarché, envoyer des SMS ou des messages par exemple –, le combiné doit être, symboliquement, toujours à portée de main. «Sa présence est à ce point envahissante qu’il interpelle sans arrêt son propriétaire, tout en exigeant d’être touché, tripoté. C’est un phénomène singulier», souligne le chercheur. Toucher, tripoter? Ces deux verbes, ô combien significatifs, sont associés à un lexique érotico-­amoureux. On a parfois l’impression que l’appareil tenu en main a besoin d’être cajolé, caressé, soulignant le phénomène de captivité affective qu’il entraîne dans la vie de tous les jours.

Passer des appels en maintenant le smartphone près de la bouche: le style toast essaime chez les jeunes tout particulièrement. 

Reflet du quotidien

A un autre niveau, le smartphone est un miroir dans lequel l’individu scrute son activité quotidienne. «Les textos envoyés, les courriels rédigés, les messages laissés sur le répondeur, le journal des appels téléphoniques, l’heure à laquelle ils ont été produits, sont un reflet de la vie sociale», rappelle Nicolas Nova. Mais le combiné est aussi un miroir au sens premier du terme. Les animations urbaines offrent le spectacle d’utilisateurs qui se regardent dans le téléphone pour dompter une touffe rebelle, scruter l’état d’un maquillage ou qui se prennent en photo pour contrôler la fraîcheur du visage. Et ce type de comportement concerne, le maquillage en moins, autant les femmes que les hommes.

Et venons-en aux fameux selfies, qui incarnent une sorte d’amour de soi universel. Il est attendrissant de constater combien, et votre serviteur en fait partie, les foules s’empiffrent d’autoportraits. Triomphe du narcissisme, culture de l’individualisme alimentée par les réseaux sociaux, exaltation du moi:les tsunamis de selfies sont plus prosaïquement la manifestation ultime de la comédie humaine si chère à Balzac.


 

Une synthèse des techniques numériques

Même s’il partage un lien de filiation avec son ancêtre le téléphone portable, le smartphone s’en éloigne dans la mesure où il réalise la synthèse de la plupart des techniques numériques. «Par-delà les fonctionnalités liées à la communication (téléphonie, SMS, réseaux sociaux), il est tour à tour outil cognitif (accès au web, calendrier, carnet d’adresses, prise de notes) et interface avec le monde (réservation d’hôtels, choix de restaurants, achats divers)», explique Nicolas Nova, enseignant à la Haute Ecole d’art et de design (HEAD) de Genève. Le smartphone sert de moins en moins à passer des appels. Selon des études récentes, il est avant tout utilisé pour l’échange de messages, l’accès au Net, les communications audio/vidéo, l’échange de courriels, la consultation des réseaux sociaux, l’accès aux vidéos et à la musique, les jeux vidéo et l’utilisation de cartes de géolocalisation.


 

Les modèles iconiques de portable depuis le début des années 1980

1983 - Motorola DynaTAC 8000X

Il est considéré comme le premier téléphone portable commercialisé à large échelle. L’appareil, qui pesait près d’un kilo, coûtait 4000 dollars.

 

1992 - Nokia 1011

La société finlandaise frappe un grand coup avec le premier téléphone portable compatible avec la norme GSM et permettant l’envoi de SMS.

 

1999 - Nokia 3210

Il s’agit du premier mobile à antenne intégrée de la marque. Son design avant-gardiste et son prix abordable lui assureront un succès planétaire, auprès des jeunes notamment.

 

2002 - Sony Ericsson T68i

Cet appareil offre un écran couleur à cristaux liquides. Particularité du modèle: on pouvait lui greffer un mini-appareil photo numérique, le CommuniCam.

 

2007 - iPhone I

Apple lance un mobile révolutionnaire doté d’un écran tactile et fonctionnant comme un ordinateur avec système d’exploitation et applications. L’iPhone a fêté sa 12e génération en 2019

 

 

2012 - Samsung Galaxy S III

Ce modèle, symbole de la montée en puissance de la Corée du Sud, a connu un succès foudroyant (20 millions d’unités vendues dans les 100 premiers jours de sa commercialisation).

 

2019 - Huawei P30 Pro

Le fabricant chinois s’affirme comme un acteur émergent de l’industrie du mobile. Son P30 Pro est connu pour la qualité de ses photos