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Une vie en solo

Les célibataires représentent plus de 40% de la population helvétique. Témoignages de trois singles qui portent un regard nuancé sur leur statut.

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Alamy Stock Photo, Getty Images, DR
14 septembre 2020
Les célibataires sont souvent plus positifs que les personnes mariées: à condition de faire fi des pressions sociales!

Les célibataires sont souvent plus positifs que les personnes mariées: à condition de faire fi des pressions sociales!

On les imagine égoïstes ou on les fantasme hédonistes: les célibataires suscitent des réactions contrastées. Ceux qui ne sont pas mariés et vivent seuls, pour paraphraser l’état civil, formaient, en 2019, près de 45% de la population suisse (44% en 2018), selon l’Office fédéral de la statistique. Qui sont donc ces femmes et ces hommes qui portent souvent le lourd fardeau des stéréotypes?

Corinne Borloz (54 ans) vit le célibat comme un cadeau du ciel. Cette infirmière de formation se dit heureuse de son sort: «Je suis pour ainsi dire célibataire depuis la naissance. Le célibat, fruit d’un choix réfléchi, m’offre une liberté incroyable. J’ai tenté la vie en commun, mais j’ai vite constaté qu’elle ne me correspondait pas.»

Choix personnel

La période de confinement partiel consécutive à la pandémie n’a pas incité la Vaudoise à foncer tête baissée sur le web en quête d’un compagnon. D’ailleurs, elle estime n’avoir pas souffert plus que les couples de la crise sanitaire. «Au contraire, je pense que cela fut plus aisé car vivre seule résulte d’une décision personnelle. Et je n’ai pas dû me plier à une nouvelle gestion des lieux et des rôles.»

Aux yeux de Corinne Borloz, le couple est synonyme de complications et d’angoisse. «Ce qui me déplaît dans le couple, c’est qu’on évolue souvent à des vitesses différentes. L’un des partenaires s’appuie sur l’autre. Or mon idéal, ce sont deux personnes en symbiose.» Elle est toutefois consciente que le modèle social dominant demeure celui du couple avec enfants, à tel point qu’elle ressent plus de pression autour de son statut de femme sans enfant que de célibataire.

Chemin de croix

Valérie* (43 ans) endure, elle, le célibat comme un chemin de croix. Secrétaire médicale, la Genevoise n’a pas de partenaire depuis 2011 après avoir été en couple durant quatre ans. «J’ai tout tenté pour échapper à ma situation, notamment la piste des sites et applis de rencontres. Je suis sortie davantage pour rencontrer des gens. Mais toutes ces démarches ont échoué, regrette-t-elle. A force de refus, je deviens fataliste.»

Des vacances sans partenaire: le paradis pour certains, l'enfer pour d'autres.

Les sites de rencontres lui ont laissé un goût amer: elle est tombée sur des personnes qui refusaient de s’engager ou de lui présenter leurs parents, soulignant de la sorte le côté suspect de la liaison. Valérie le concède, elle ne cherche pas forcément à convoler en justes noces, mais plutôt à construire une vie de couple stable. Ses attentes? «Je refuse de subir la domination masculine. Dans ma famille, je connais trop de cas d’épouses maltraitées ou humiliées par leurs maris», lâche-t-elle.

La Genevoise n’a pas le sentiment que le célibat soit stigmatisé de nos jours. «Les pressions, je les ressens davantage dans la famille. J’ai baigné dans le modèle familial traditionnel. Mes parents, par exemple, sont mariés depuis 40 ans et je sens qu’ils brûlent de me voir au bras d’un époux.»

Relations éphémères

«Je n’ai jamais été marié. Jeune, j’ai vécu une histoire d’amour qui aurait pu déboucher sur un mariage. Cette relation a échoué. Entre 23 et 30 ans, j’ai collectionné les liaisons éphémères. Depuis lors, je suis célibataire», explique, de son côté, Bernard Santoux. Ce Genevois de 39 ans ne cache pas son amertume. Inscrit à un groupe Facebook de rencontres, il aligne les déceptions. Dès le premier contact, les femmes déchantent. «Détail important: je suis en surpoids, de telle sorte que je prends râteau sur râteau.» Bernard Santoux admet qu’il a une mauvaise image de lui-même et qu’il renvoie ce sentiment aux autres. «Néanmoins, je considère que mon célibat s’explique, en partie, par une stigmatisation sociale de l’obésité.»

Les sites et applis de rencontres le laissent de marbre: «Plus jeune, ces plateformes me permettaient de vivre des histoires d’un soir. Toutefois, on tombait sur des escrocs ou des personnes qui ne pensaient qu’à coucher, si bien que je suis passé à autre chose.»

Bernard Santoux apprécie par moments sa liberté de célibataire. Sans attache, il pourrait aller travailler dans un pays lointain. Mais la solitude reste pesante: «Elle n’est pas toujours de nature sexuelle. Je ressens plutôt un manque affectif qui se traduit par le besoin de serrer quelqu’un dans les bras.»

*Nom connu de la rédaction

Les bons côtés du célibat

S’ils avaient encore besoin d’être rassurés, les célibataires pourraient sortir de leur chapeau une étude réalisée par Bella DePaulo. Cette psychologue de l’Université de Californie a identifié toute une série d’avantages inhérents au statut:

 

  • Les célibataires seraient plus créatifs et autonomes que les couples mariés aussi bien au travail que dans la vie quotidienne. La solitude créerait notamment un sentiment de contrôle favorisant la productivité.
  • Pour autant qu’ils parviennent à faire fi des pressions sociales, les célibataires sont souvent plus positifs que les personnes mariées. Bella DePaulo explique que les célibataires échappent à des interrogations stressantes telles que «M’aime-t-il (elle) encore?» ou «Pourquoi me trompe-t-il (elle)?»
  • Les célibataires garderaient des relations plus étroites avec leurs famille, proches, voisins et amis. Bref, ils auraient une vie sociale plus riche. Les couples, de leur côté, auraient tendance à restreindre les rencontres entre amis, ainsi que les sorties.
  • La vie de célibataire permet de faire des économies dans la consommation des loisirs tout particulièrement, alors que les sorties en couple se révèlent, en général, plus onéreuses.

 

 

Quelques célibataires célèbres

Platon (428 av. J.-C. – 348 av. J.-C.)
Le philosophe grec vécut 80 ans de célibat. Pour lui, l’engendrement dans la beauté de l’âme (pédagogie) est supérieur à l’engendrement dans la beauté du corps (le mariage).

Jeanne d’Arc (vers 1412 – 1431)
La Pucelle d’Orléans est l’une des figures légendaires du célibat et de l’histoire de France. Elle incarne le pouvoir de la virginité. Elle a été béatifiée en 1909 et canonisée en 1920.

Gustave Flaubert (1821 – 1880)
L’écrivain français se consuma dans un amour tumultueux avec la poétesse Louise Colet. Après cette liaison, il mena une vie de quasi-ermite avec sa mère à Croisset, près de Rouen.

Georges Brassens (1921 – 1981)
«Par le mariage, la femme va être dépoétisée, elle va cesser d’être une Vénus», affirmait le chanteur. Dans «La non-demande en mariage», il poursuivait: «J’ai l’honneur de ne pas te demander ta main. Ne gravons pas nos noms au bas d’un parchemin.»

 


Interview de l'historien Jean-Claude Bologne:
«Le célibat est de nos jours valorisé»

 

Comment l’Antiquité grécoromaine considérait-elle le célibat?
Il était peu apprécié. Grecs et Romains anciens pratiquaient le culte des ancêtres. Or, le célibataire interrompait cette chaîne des générations.

Comment la situation évolue-t-elle avec le christianisme?
Le culte des ancêtres disparaît. Le christianisme renverse la hiérarchie des valeurs en ce sens que le célibat consacré (prêtres et moines) devient le mode de vie le plus respectable.

Quand surgissent les clichés actuels sur les célibataires?
Au XVIIIe siècle. On voit surgir le cliché du célibataire riche qui n’a d’autre souci que de profiter de la vie, tout en dissipant ses biens.

Jean-Claude Bologne (64 ans) est historien du célibat.

D’autres poncifs ont-ils émergé au XVIIIe siècle?
Oui, celui du célibataire à ce point incapable de gérer son ménage qu’il finit par être plumé par des gouvernantes habiles. Le cliché du célibataire vivant l’enfer de la solitude se propage aussi à l’époque des Lumières.

Et qu’en est-il du XIXe siècle?
Le XIXe siècle voit surgir l’image du célibataire libertin. Il y a, en parallèle, le cliché de la vieille fille et du vieux garçon qui ne connaîtront jamais le sexe opposé. Le XIXe constitue en fait le grand siècle du célibat, dans la mesure où le célibat religieux s’ébrèche après la Révolution française.

Et qu’advient-il au XXe siècle?
Les clichés du XIXe siècle s’effilochent. L’image du vieux garçon inapte à tenir son ménage vole en éclats. De manière générale, le XXe siècle valorise le célibat.

Dans quel sens?
Le célibat se mue en marché. Ce marché, ce sont les portions individuelles en magasin ou les clubs de rencontres.

Et que dire de ce début de XXIe siècle?
Dans les familles, il y a toujours le souhait d’avoir une progéniture mariée avec des enfants. Cependant, la pression sociale est moins forte, car le statut de femme ou d’homme seul n’est plus définitif. Au XVIIIe siècle, une femme de 30 ans pouvait faire une croix sur le mariage, alors que les conjoints ne divorçaient pas par convenance sociale. Dans les sociétés traditionnelles, le mariage était un statut définitif. De nos jours, aussi bien le mariage que le célibat sont souvent des états transitoires.

Ce début de XXIe siècle est donc favorable au célibat?
Le célibat demeure valorisé sur le plan social, mais cela ne veut pas dire que toute pression sociale ait disparu, notamment au sein du cercle familial.