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Les sommets au féminin

Alors que l’on fête les 150 ans de la première ascension féminine du Cervin, que des cordées exclusivement féminines gravissent les 48 sommets de plus de 4000 m en Suisse, frottons-nous à l’alpinisme avec la Neuchâteloise Christelle Marceau. Suivez la guide!

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Valentin Chapuis, David Marchon, keystone
09 août 2021
Christelle Marceau, première guide de montagne neuchâteloise, a obtenu son brevet en septembre 2020. Elle a déjà fait l'ascension d'environ 40 sommets de plus de 4000 m.

Christelle Marceau, première guide de montagne neuchâteloise, a obtenu son brevet en septembre 2020. Elle a déjà fait l'ascension d'environ 40 sommets de plus de 4000 m.

En vidéo, le reportage de Canal Alpha du 23 juin 2021 «Christelle Marceau, la vie au sommet»

Pétillante, joyeuse et solaire: Christelle Marceau (33 ans) n’a pas son pareil pour insuffler de la motivation aux gens qu’elle côtoie. La première guide de montagne neuchâteloise est une amoureuse inconditionnelle de la nature. Dans le cadre du 100% Women Peak Challenge (lire en page 18), elle a déjà accompagné une cordée de deux femmes au sommet du Pollux (4092 m) en mai dernier et en guidera une autre sur le Nadelhorn (4327 m) en septembre.

Ce défi lancé par Suisse Tourisme propose à toutes les passionnées de montagne de gravir un des 48 plus hauts sommets de Suisse. Et ce, dans la foulée des 150 ans de la première ascension féminine du Cervin!

Toujours plus de femmes

«Environ un quart des personnes que j’accompagne dans mon métier sont des femmes, mais je ne fais pas de statistiques», sourit-elle. Selon les études de marché faites par Suisse Tourisme, la tendance est à la hausse. Une bonne occasion de rebondir pour rappeler que la gent féminine a elle aussi participé à l’histoire de l’alpinisme. En 1838 déjà, la Genevoise Henriette d’Angeville a atteint le plus haut sommet des Alpes après avoir organisé d’un bout à l’autre son expédition. On la surnommera d’ailleurs «La fiancée du Mont-Blanc»!

Christelle Marceau guide une cordée mixte lors d'une montée au Mont-Blanc de Cheilon (VS/3870 m) dans le cadre de l'Organisation jeunesse du CAS-Neuchâtel en été 2020.

Aujourd’hui, les deux grandes associations de montagne ont des femmes à leur tête: Rita Christen pour l’Association suisse des guides de montagne et Françoise Jaquet pour le Club alpin suisse (CAS). Pourtant, ce dernier n’accepta de fusionner avec le Club suisse des femmes alpinistes qu’en 1980, alors qu’il avait déjà été créé en 1918. Comme quoi, il faut toujours garder espoir!

Passionnée dès l’adolescence

Pour Christelle, la question du genre ne s’est jamais vraiment posée, puisqu’elle est tombée dans la marmite de l’Organisation jeunesse du CAS à l’âge de 10 ans. Puis, à 20 ans, a rejoint la Team d’expé­dition du club pour promouvoir l’alpinisme de haut niveau chez les jeunes. «Je pensais déjà devenir guide de montagne à ce moment-là, mais il fallait que je fasse une autre formation avant et que j’attende un peu.»

Un diplôme de droguiste, un job comme représentante en pharmacie plus tard, la jeune Vaudruzienne se lance en 2017. «On était 60 en première année et on a fini à peu près à 30. Il y a environ 50% d’abandon, c’est une formation difficile et il faut s’accrocher!» Cette passionnée d’escalade ne compte plus le nombre de cimes qu’elle a gravies. Elle a même taquiné les 6000 m au Pérou et en Himalaya.

Les anecdotes fusent. «Le 6 juillet, je suis montée au sommet de la Jungfrau avec deux clients. C’était top car pendant quelques jours, il ne faisait pas très beau. On a eu une fenêtre météo ensoleillée et il n’y avait aucune trace dans la poudreuse. Des belles journées comme ça, on en redemande!»

«A 20 ans, je pensais déjà devenir guide de montagne!»

Christelle Marceau (33 ans)

Un peu d’histoire

L’âge d’or de l’alpinisme file de 1854 à 1865, où l'ascension des plus hauts sommets alpins est réalisée, avec comme moment-clé la première du Cervin par le Britannique Edward Whymper en 1865. Dès le début les femmes ont été exclues des institutions alpines – le CAS est fondé en 1863 – mais sur le terrain, elles sont bien présentes. Dès 1921, le Club suisse des femmes alpinistes compte déjà 700 membres!

La photographe neuchâteloise Hélène Brandt (1892–1966) atteint par exemple le sommet du Cervin (4478 m), de la Dent-Blanche (4357 m) ou du Dom (4545 m) dans les années 1920, en pantalon, s’il vous plaît. Non sans susciter moult critiques de la part de la gent masculine et de la presse de surcroît! Si vous souhaitez plonger dans ces destins exceptionnels, intéressez-vous aussi à la Genevoise Loulou Boulaz (1908–1991), une des plus grandes alpinistes des années 1930 et 1940, tant sur la roche que sur la glace, qui bien qu’issue de la classe ouvrière, s’était engagée pour les droits des femmes dans les années 1920. A la Fribourgeoise Betty Favre (1918–1977), grimpeuse passionnée qui a répété les itinéraires les plus difficiles des Gastlosen (FR) et en a ouvert de nouveaux dans les Alpes vaudoises. A l’Irlandaise Elizabeth Hawkins-Whitshed (1860–1934), appelée Lizzie Le Blond par ses partenaires de grimpe, qui réalisa 130 grandes ascensions à partir de 1881. Enfin, saviez-vous que la Valaisanne Maggi Voide-Bumann (65 ans) est la première alpiniste à avoir gravi les 82 sommets de plus 4000 m des Alpes entre 1985 et 2008?

Et donc, y a-t-il une manière plus féminine de pratiquer l’alpinisme? Christelle Marceau lance tout de go: «Oh là… ce n’est pas une question d’homme ou de femme! Il y a peut-être une manière plus conquérante de vouloir atteindre un sommet, mais je ne sais pas si c’est spécialement lié aux messieurs!»

Un moment exceptionnel

L’attrait de la montagne vient-il de l’environnement familial? Il est certain qu’il joue souvent un rôle primordial. Christelle a débuté l’alpinisme sous l’impulsion de sa mère qui venait de commencer le ski de randonnée. La guide de montagne sourit, car ce printemps, elle a partagé avec elle un moment exceptionnel. «Ma maman voulait absolument aller une fois sur le massif du Mont-Rose. On est parties quatre jours ensemble avec un groupe et on a atteint le Ludwigshöhe (4342 m). C’est la première fois qu’elle allait aussi haut!»

Celle qui aime décocher «Banzaï» à ses ami(e)s pour les motiver n’exerce pas son métier avec la même optique. «Si les gens vont en montagne juste pour faire des exploits, juste pour la gloriole, au bout d’un moment, ça peut vite devenir délicat. On peut se confronter à des situations dangereuses. Il faut se méfier de cela, car parfois, on ne s’en rend même pas compte! Il faut parfois renoncer et se dire que ce n’est pas si grave!»

Parfaite bilingue – elle a fait ses écoles à Bienne –, Christelle pratique une multitude de sports, bien évidemment tous liés à la montagne. Aussi bien l’escalade de cascade de glace que le snowboard. Et dernièrement, elle s’est mise au canicross (courir avec un chien) et au skijöring. Elle avoue que si elle aime qu’il y ait de l’action et que ça bouge, elle reste une personne assez tranquille et posée. Et surtout, qu’elle adore rigoler!

 

Les 150 ans de la première ascension féminine du Cervin

Vêtue d’une jupe de flanelle, la Britannique Lucy Walker (1836–1916) est la première femme à parvenir au sommet du Cervin (4478 m) le 22 juillet 1871, seulement six ans après que son compatriote Edward Whymper a réussi à le faire. En plus de cette montagne symbolique, elle est la première à atteindre l’Eiger (3970 m) en 1864, puis le Liskamm (4527 m) en 1868 (cette année-là, elle tente pour la première fois l’ascension du Cervin). Toutes ses ascensions sont faites avec le Bernois Melchior Anderegg, considéré comme le roi des guides de l’époque. Ce natif de la région de Meiringen était en fait l’un des rares guides à accepter de prendre une femme dans sa cordée, car la plupart refusaient. Lucy Walker était de surcroît connue pour son caractère chaleureux, son humour et sa vivacité d’esprit. Sa rivale Meta Brevoort, New-Yorkaise établie en Angleterre, fera elle aussi des premières féminines comme le Cervin par la voie italienne sur l’arête sud-ouest, le Weisshorn (4506 m) et la Dent-Blanche (4357 m) en septembre 1871.

Cervin (4478 m)

En haut à droite: Lucy Walker et Melchior Anderegg en 1870.

«Gravir le Cervin en virtuel» avec lunettes VR, foot et hand tracking et effets 4D tels que vent, vibrations et textures au Musée suisse des transports de Lucerne: www.verkehrshaus.ch

 


Quatre sommets emblématiques de plus de 4000 m

Pointe Dufour (4634 m)

Jungfrau (4158 m)

Le plus haut, la Pointe Dufour. Première ascension le 1er août 1855 par le Britannique Charles Hudson (cordée de 5 hommes). Troisième sommet le plus haut des Alpes.

Le premier grimpé en Suisse, la Jungfrau. Première ascension le 3 août 1811 par les frères Meyer, Johann Rudolf et Hieronymus avec deux chasseurs de chamois valaisans.

Castor et Pollux (4223 m et 4092 m)

Piz Bernina (4049 m)

Les jumeaux, Castor et Pollux. Le premier est gravi le 23 août 1861 par les Britanniques F.W. Jacomb et William Mathews avec le guide français Michel Croz. Le second, le 1er août 1864 par le Suisse Jules Jacot et ses deux guides.

Le seul des Alpes orientales, le Piz Bernina. Première ascension le 13 septembre 1850 par le topographe suisse Johann Coaz et ses guides.

 

 


En compagnie de la guide de montagne Caroline George, une cordée de collaboratrices Coop a gravi le Breithorn (4164 m), le 31 juillet dans la région de Zermatt.

Les 48 sommets de 4000 m

100% Women Peak Challenge

Escalader les 48 sommets suisses de plus de 4000 m au sein de cordées exclusivement féminines d’ici à octobre 2021, tel est l’objectif du 100% Women Peak Challenge initié par Suisse Tourisme, en collaboration avec l’Association suisse des guides de montagne, Mammut et le Club alpin suisse. Plus de 250 femmes, venues de Suisse et de l’étranger, ont déjà relevé le défi. Parmi elles, certaines n’avaient encore jamais gravi un 4000 m, mais il y avait aussi des alpinistes chevronnées. Les cordées féminines ont déjà escaladé 43 des plus hauts sommets de Suisse.

Les cinq plus ardus d’entre eux, dont le Cervin, attendent encore d’être gravis. Une quarantaine de collaboratrices Coop se sont inscrites et certaines ont déjà escaladé le Breithorn (4164 m). Les sommets du Bishorn (4153 m) et du Weissmies (4017 m) sont encore prévus. Suivez l’avancée de l’objectif sur le site web de Suisse Tourisme.

https://peakchallenge.myswitzerland.com

 

«Il y a des 4000 m à gravir pour tous les niveaux!»

Caroline George

45 ans, guide de montagne et ambassadrice du 100% Women Peak Challenge

Guide de montagne depuis 2009, Caroline George a grandi à Leysin (VD) et tentait déjà sa première ascension du Cervin en compagnie de son frère à l’âge de 17 ans. Compétitrice de la Coupe du monde d’escalade sur glace, elle a escaladé des voies difficiles à travers le monde, comme dans les Alpes, en Norvège, Islande, dans les Rocheuses canadiennes, en Antarctique et dans de nombreux autres pays.

Combien de sommets de plus de 4000 m avez-vous gravis?

En Suisse, 24 ou 25. J’en ai aussi grimpé en Italie, en France et aux Etats-Unis. J’ai habité dans la région de Salt Lake City. Mon mari est Américain et on s’est rencontrés là-bas à l’occasion d’une compétition sur cascade de glace.

Vos préférés en Suisse?

Très clairement la Biancograt, l’arête blanche du Piz Bernina. C’est l’un des sommets les plus esthétiques que j’ai gravis. C’est aussi un voyage magique à travers la montagne. Evidemment, le Cervin marque la vie d’un alpiniste. En France, le guide de montagne Armand Charlet disait que tu deviens alpiniste quand tu as fait l’ascension de l’Aiguille Verte à Chamonix. Je pense qu’en Suisse on peut dire que tu le deviens lorsque que tu as gravi le Cervin!

Les 4000 m sont-ils des sommets particulièrement attractifs?

Ce sont surtout des symboles. Il y a de très belles ascensions. Par exemple, une arête magnifique au Zinalrothorn (4221 m) ou la voie de la face nord du Mönch (4107 m). On peut vraiment trouver de tout et il y a des itinéraires pour tous les niveaux!

Quels sont les 4000 m dits faciles?

Le Breithorn (4164 m), l’Allalinhorn (4027 m) et le Bishorn (4151 m), qui est plus long, mais qui est principalement une marche sur un glacier. Il y a également le Strahlhorn (4190 m), aussi sympa à gravir en hiver qu’en été.

Quel est le pourcentage de femmes guides de montagne en Suisse?

Sur l’ensemble de la profession, il est de 3%, soit 42 femmes. Mais il y a beaucoup d’hommes et de femmes qui ont fait le brevet et qui ne travaillent pas comme guides. Cela ne fait donc pas beaucoup de représentation féminine dans ce métier-là. Au sein de la population d’amateurs, le contraste est aussi assez évident.

En quoi consiste votre rôle d’ambassadrice du Peak Challenge?

Je suis également la coordinatrice technique du projet, c’est-à-dire que je dois trouver des guides femmes pour des femmes qui veulent gravir des 4000 m. Ces dernières peuvent me joindre à travers le site web du Peak Challenge pour me donner leur niveau, leur aspiration afin que je leur recommande un 4000 m à gravir.

Y a-t-il une manière plus féminine d’aborder la montagne et de pratiquer l’alpinisme?

Les qualités masculines et féminines nous habitent toutes et tous. La montagne requiert des qualités que l’on pense plus masculines parce qu’on est dans l’effort, la dureté et le dépassement de soi face à des éléments intransigeants.

Elle s’est cependant féminisée avec des client(e)s à la recherche d’une expérience et d’un encadrement plus que d’un sommet coûte que coûte. Certaines femmes ont une approche très masculine et certains hommes une approche plus féminine. Il n’y a donc pas à mes yeux une pratique de la montagne qui les sépare, mais des qualités et des approches qu’on peut adopter à bien plaire.