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Un débardeur qui en dit long

A l’origine vêtement de travail, le débardeur (ou marcel) a fait son nid dans la mode et la société. Derrière ce banal morceau de tissu se cachent plus de 100 ans d’histoire et d’évolution des mœurs.

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04 juillet 2021
L’acteur américain Marlon Brando dans le film «Un tramway nommé Désir» (1951) a fait du débardeur un vêtement culte. 

L’acteur américain Marlon Brando dans le film «Un tramway nommé Désir» (1951) a fait du débardeur un vêtement culte. 

Certains vêtements ne craignent pas les outrages du temps. Mieux, ils traversent les époques en conservant leur saveur originelle: c’est le cas du débardeur, appelé aussi marcel. A la fois simple, décontracté, sexy et fonctionnel, ce maillot décolleté sans manches est riche en symboles, tout en faisant figure de marqueur social et culturel.

En 2020, le débardeur a même eu les honneurs du Mucem, le musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée à Marseille, à l’occasion d’une exposition baptisée «Vêtements modèles» (on y évoquait également l’espadrille, le kilt, le bleu de travail et le jogging).

Toutes ces tenues ont nourri l’imaginaire social. Elles ont inspiré des modes, acquis une large notoriété et se sont également imposées comme des références pour d’autres formes d’habillement. «Le vêtement est une seconde peau, le témoin des révolutions culturelles de l’esprit et du corps. Il dit beaucoup sur les êtres humains et la société», rappelle Isabelle Crampes, commissaire de l’exposition marseillaise.

C’est certain, le débardeur a encore de beaux jours devant lui. Il sera d’ailleurs intéressant de découvrir comment la société le réinterprétera au fil des années. Entre-temps, nous vous proposons une rétrospective historique, ainsi que des suggestions de Roberta Piemontesi, consultante en image, qui vous expliquera comment porter le marcel cet été pour être dans le vent.

Un vêtement du peuple devenu star du cinéma et de la mode

L’ancêtre du débardeur naît dans les années 1860 à Paris, où les ouvriers des chantiers des Halles, vêtus de pulls en laine sans manches plus pratiques pour travailler, débardaient, c’est-à-dire chargeaient et déchargeaient des marchandises. C’est sous l’impulsion de Marcel Eisenberg, propriétaire de la bonneterie Marcel à Roanne (France), que débute la production industrielle du débardeur qui portera son prénom. Cette pièce devient, au début du XXe siècle, un vêtement de travail qui répond aux besoins des ouvriers: léger et capable d’absorber la transpiration.

Sportifs et acteurs

Le milieu du sport adopte le débardeur qui inspire, entre autres, le maillot de bain (pour les femmes et les hommes). En 1912, lors des Jeux olympiques de Stockholm, les nageuses arborant un maillot une pièce constitué d’un short et d’un haut sans manches font scandale.

A l'image de ces rameurs, le débardeur s'est vite imposé dans le monde du sport de compétition.

Au cours des années 1930, le marcel apparaît au cinéma, habillant l’homme du peuple. L’acteur italien Massimo Girotti (1918–2003) le porte dans «Les Amants diaboliques» (1943) de Luchino Visconti. Les ouvriers des «Temps modernes» (1936), réalisé par Charlie Chaplin, en font de même.

Après la Seconde Guerre mondiale, le débardeur poursuit sa conquête des plateaux de cinéma. Il entre dans le temple des mythologies modernes grâce au film «Un tramway nommé Désir» (1951) d’Elia Kazan, où l’excellent Marlon Brando aux muscles saillants y incarne l’archétype du prolétaire violent et sexy. Le cinéma entretiendra longtemps cette représentation vestimentaire de la virilité pour souligner la force physique de ses héros (Rambo et Rusty James, par exemple). Comme tout stéréotype, le marcel est aussi tourné en dérision, devenant la marque de l’homme du peuple, macho, mais tout sauf menaçant ou sexy.

Porte-drapeau féministe

Dans sa version féminine, le débardeur est adopté comme sous-vêtement dans les années 1920, devenant le porte- drapeau d’un corps affranchi des contraintes sociales de type patriarcal: après avoir tourné le dos au corset, les garçonnes des Années folles affichent leur nouvelle liberté, adoptant un symbole jusqu’alors synonyme de virilité.

Grand classique

Des looks androgynes s’imposent dans les années 1970, comme celui de Jane Birkin. Puis, le débardeur gagne définitivement sa place dans le monde de la mode à l’aube des années 1990, grâce à l’esthétique minimaliste et à Kate Moss. Le mannequin britannique séduit en effet par sa nonchalance. Son débardeur bouleverse, plus qu’il n’accentue, les clichés de la féminité.

Dans un registre plus érotisant, le marcel de l’héroïne de jeux vidéo Lara Croft, interprétée au cinéma par une Angelina Jolie athlétique et plantureuse («Tomb Raider»/2001 de Simon West), frappe les esprits. Plus fluette mais non moins séduisante, l’actrice australienne Nicole Kidman apparaît, dans «Eyes Wide Shut» (1999) de Stanley Kubrick, en culotte et débardeur à fines bretelles d’une marque suisse. Le succès est tel que ce modèle devient un best-seller.

Au cours des vingt dernières années, le marcel accède au rang de classique comme sous-vêtement ou loungewear, t-shirt ou vêtement de sport. Et même si les hommes et les femmes le portent indistinctement, il continue de charrier clichés et fantasmes. C’est là que réside l’une des clés de son succès.


Curiosités linguistiques

autour d’un morceau de tissu


Débardeur
Ce terme renvoie aux «débardeurs», les ouvriers qui déchargeaient les marchandises. Les dockers furent parmi les premiers à porter des débardeurs.

Marcel
Synonyme de débardeur. Le terme s’inspire de Marcel Eisenberg, le premier industriel français à avoir produit en masse ce vêtement.

Tank top
Ce terme anglais dérive des premiers modèles de maillots de bain sans manches. Autrefois, la piscine était désignée par le terme «tank» – et non «pool» – et le maillot de bain s’appelait «tank suit», décliné en «tank top», pour n’indiquer que le haut.

Wife beater
«Mari violent» en anglais. Ce «surnom» peu flatteur est lié au fait que le débardeur était associé aux hommes de la classe ouvrière et, pour s’en tenir au cliché, enclins à la violence domestique.

Canottiera
En italien, t-shirt décolleté et sans manches, en fil, coton ou laine, comme celui que portent les sportifs pratiquant l’aviron («canottaggio» en italien).

 

 

Looks d’été

Par Roberta Piemontesi

Look urbain et désinvolte

Pour un look urbain et désinvolte, superposer les débardeurs à bretelles fines en soie sous une chemise et sur des pantalons larges.

 

Débardeur athlétique

Un débardeur athlétique met en valeur un corps tonique et sculpté par le sport, surtout si on le porte sur des leggins. Un look frais et jeune qui rappelle les années 1980.

 

Une touche rétro

Le top largement décolleté dans le dos rappelle les années 1930 et possède une touche rétro. Un look qui sent bon les vacances, pour les dos toniques.

 

Le débardeur cutoff shirt

Le débardeur cutoff shirt (littéralement «t-shirt coupé») valorise les courbes généreuses. Avec une jupe moulante et des chaussures basses et pointues, il allonge la silhouette. Pour un look rebelle.

 

L'esprit rural

Un look à l’esprit rural grâce à un débardeur à rayures dans un style masculin, associé à un vêtement de coton léger, avec des imprimés floraux ou de petits carreaux vichy.