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Le rap expliqué aux parents

C’est le genre musical préféré des ados. Faut-il pour autant s’affoler de voir nos enfants reprendre ses refrains parfois grossiers et sexistes? Comment expliquer son succès chez les plus jeunes? Petit essai de rapologie à destination des parents inquiets.

TEXTE
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Sedrik Nemeth
06 mai 2019

Le rap, c’est quoi? «C’est une façon de scander des mots en rythme», explique le rappeur jurassien Sim’s en préambule à l’atelier d’écriture rap qu’il est venu donner à La Case à Chocs de Neuchâtel en mars dernier. Une vingtaine de jeunes y ont répondu présents. Jihen, Hémy, Quentin, Luca, Angelo… Agés de 15 à 25 ans, le rap est selon eux la meilleure façon de s’exprimer et «d’ouvrir les portes de leur personnalité», comme dit Luca. To rap, en anglais, c’est parler haut et fort, d’une façon qui laisse entendre la colère. C’est une musique articulée autour du texte. «On rappe pour s’exprimer sur ce qu’il se passe autour de nous», résume Jihen (24 ans).

Né dans le Bronx, un quartier défavorisé de New York, au début des années 1970, le rap s’enracine dans la révolte sociale. A l’origine, il est surtout un «coup de gueule», l’expression d’une rage, la voix des proscrits. «Le rap touche aujour­d’hui un public beaucoup plus large, de tous milieux confondus», relève Olivier Cachin, auteur de plusieurs livres sur ce courant musical. Les ados écoutent tous KT Gorique, Di-Meh, Slimka, Damso ou Orelsan.

Aux origines du rap: un genre musical militant

«Le rap des débuts était très militant et peu mélodique. Celui des années 2010 n’hésite plus à chanter, à mettre l’accent sur la mélodie plutôt que sur le texte, pour faire des morceaux populaires et faciles d’accès.» Pour Maître Gims, figure de proue du rap dit «commercial», le rap est tout simplement devenu «la nouvelle variété». Et il en existe désormais pour tous les goûts! «L’erreur principale des parents, selon Sim’s, c’est de considérer le rap d’un seul bloc, de le réduire à Booba et au rap gangsta, qui met en avant la violence et réduit les femmes à des objets sexuels.» Or, le rap recouvre en réalité toutes sortes de styles. «Kaaris et Maître Gims sont aussi différents que peuvent l’être, dans le rock, Phil Collins et Iggy Pop», confirme Olivier Cachin.

Il n’y a pas un rap, mais des raps. Chacun répond aux attentes de publics très divers. «Les moins de 12 ans sont plutôt attirés par Soprano ou Bigflo & Oli, dont ils apprécient la musicalité et les messages positifs. C’est un rap plus familial et fédérateur», analyse Benjamine Weill, philosophe spécialisée sur les questions liées au travail social et la culture hip-hop. «Les ados, eux, se tournent en général vers le trash: Damso, Di-Meh, Ninho, Niska… Tandis que leurs aînés préfèrent le rap à texte de Lino, Nekfeu, LaCraps, Kohndo ou Médine.»

Le rap joue avec les mots

Quels que soient les styles, le rap francophone se caractérise par l’accent mis sur la langue. «J’aime jouer avec les mots», confirme la jeune Jihen. Juste avant de passer sur scène pour présenter le texte qu’elle a produit, la Neuchâteloise nous confie écrire depuis l’âge de 12 ans, tout comme Hémy et Angelo, deux autres participants à l’atelier.

«Si le rap américain joue sur les allitérations et le flow, le rap francophone joue beaucoup plus sur les mots», note Benjamine Weill. Et à ce jeu, certains sont très doués, à l’instar du Parisien Nekfeu, qui manie le verbe avec talent faisant aussi bien référence à Dragon Ball Z qu’à Guy de Maupassant dans ses textes. Sans parler de Gaël Faye, rappeur hautement littéraire, qui s’est vu récompensé en 2016 du Goncourt des Lycéens pour son premier roman Petit pays (Ed. Grasset).

Décryptage

Comprendre les différents types de rap

  • Le rap conscient/hardcore est politique. Il dénonce des problèmes de société, la pauvreté, le racisme… C’est le rap d’IAM, Kery James, Médine ou des Suisses Sim’s et KT Gorique.
  • Le rap egotrip tient de la joute verbale. Le but du rappeur est de se vanter et de «clasher» ses rivaux. C’est une figure imposée du genre, dont un morceau figure sur tout album de rap.
  • Le rap gangsta, très critiqué, est cru, parfois «trash», inspiré du monde des gangs. On y range Booba, Kaaris, Damso ou les Genevois Di-Meh, Makala et Slimka.
  • Le rap poétique se distingue par sa qualité d’écriture, ses métaphores et rimes riches. C’est le rap de MC Solaar ou Gaël Faye.
  • Le rap commercial s’inscrit dans la variété qui suit la tendance et privilégie la mélodie sur le texte, celui de Maître Gims, Black M ou Soprano.

Comme dans le cinéma ou la littérature, il existe un rap brillant et un rap médiocre, pauvre lexicalement. Le point commun étant la transgression et la contestation de l’ordre établi. Cela fut le cas aussi pour le rock, le punk ou même le jazz à leurs débuts. Autrice des "Mots du bitume. De Rabelais aux rappeurs, petit dictionnaire de la langue de la rue" (Ed. Le Robert, 2017), Aurore Vincenti invite quant à elle tous les parents à consulter le site Rap Genius, sur lequel on trouve les paroles de la plupart des chansons.

La langue du rap est crue: choquer est son objectif revendiqué. Elle regorge de mots incompréhensibles aux adultes: mishto, hass, marave… Ce qu’on ignore souvent, explique la linguiste, c’est la richesse de ce vocabulaire: «Certains termes sont extrêmement anciens, d’autres sont le fruit du métissage.»

Un langage très imagé: des jeunes et une linguiste expliquent avec leurs mots les expressions du rap.

Des jeunes séduits par le rap

«Je suis né en 1981, raconte Sim’s. J’ai grandi avec le rap. A 13 ans, on écoutait Public Enemy, Sens Unik, IAM… On trouvait ça formidable! En pleine adolescence, cette culture contestataire, avec son côté bad boy, c’était pile ce qu’il nous fallait», confie le Jurassien. C’est précisément le côté provocateur du rap qui en fait une musique plébiscitée par les jeunes. «A la puberté se joue le retour du pulsionnel, analyse Benjamine Weill, et certains vont trouver dans le rap un moyen d’extérioriser leurs frus­trations, leurs colères et leurs pulsions sexuelles.»

L’adolescence est rébellion, rappelle la philosophe, qui invite les parents à se remémorer leur propre jeunesse et les paroles tout aussi choquantes de Like a Virgin de Madonna, par exemple. C’est le moment où l’on cherche à se différencier par ses goûts, ses opinions, ses valeurs. «Le rap est une musique crue, certes, concède Hémy (18 ans) mais elle est plus honnête. En parlant cash, les rappeurs renvoient la société à son hypocrisie face aux problèmes réels qui la rongent.» Chaque génération a développé sa musique pour bousculer les adultes.

Pour Hugo, Saron, Hémy, Angelo et Jihen, le rap est un moyen de s'exprimer sur la société et «d'ouvrir les portes de leur personnalité».

Le rappeur jurassien Sim's a proposé un atelier d'écriture rap à des jeunes.

Discours sexistes et polémiques

Le problème pour les parents, c’est quand certains raps véhiculent un discours ultra-sexiste. La question du rapport aux femmes et au désir reste, pour beaucoup d’adultes, problématique. Que faire dans ces cas-là? Il est évident que l’âge est à prendre en considération. On ne laisse pas ses enfants écouter à 8 ans la même chose qu’à 16 ans. Plusieurs fois mis en cause pour ses textes, le rappeur Booba ne cesse de répéter qu’il n’écrit pas pour les enfants et que c’est aux parents de surveiller ce que regarde et écoute leur progéniture sur Internet. D’accord pour les plus jeunes, mais concernant les adolescents de 13 ou 15 ans? Quelle influence ces textes ont-ils sur eux?

Conseil aux parents: ne pas diaboliser le rap

Se glisser dans la peau d’un personnage, jouer du second degré ou s’inscrire dans les codes d’un genre ouvertement machiste, c’est ainsi que nombre d’artistes justifient leurs paroles. Pour Orelsan, auteur du titre Sale Pute, le rap ne choque que ceux qui n’en saisissent pas l’ironie. «C’est de la fiction. Si je veux faire parler un personnage misogyne, j’ai le droit», avait-il affirmé lors de son procès, ajoutant que le clip de cette chanson était une parodie où il ridiculisait un homme ivre racontant n’importe quoi. Au public (jeune), de saisir la nuance, donc!

Faut-il pour autant faire du rap l’archétype du sexisme? Les choses ne sont pas aussi simples. Après tout, ce genre musical n’est que le miroir de notre société, où des corps de femmes dénudées s’affichent sur tous les murs pour vendre n’importe quel produit. Certains rappeurs dénoncent d’ailleurs explicitement les violences faites aux femmes, à l’instar de Vin’s dans le titre #Metoo ou la rappeuse Chilla dans Sale chienne et #Balancetonporc. Et même un Damso, dont la marque de fabrique repose sur les clichés pornographiques, laisse transparaître en filigrane de ses textes la souffrance des jeunes hommes pris au piège de cette virilité exacerbée.

Ne pas généraliser, ne pas diaboliser et garder en tête que les adolescents aussi ont un esprit critique: telle est la conviction d’Aurore Vincenti. «Ce n’est pas parce qu’il écoute du rap qu’un ado va oublier les valeurs qu’on lui a transmises. Lui interdire cette musique serait totalement contre-productif. Mieux vaut maintenir le dialogue, s’intéresser à ce qu’il écoute, essayer de décrypter. Cela peut aussi permettre d’aborder des sujets tabous comme la violence ou le porno. Le problème n’est pas tellement le rap mais la peur qu’on en a.»

Petit dico Ado-Français pour comprendre les paroles

Des origines très diverses

  • Seum (n. masc..): «rage, dégoût». Avoir le seum, c’est avoir la rage, les boules. Le mot est un emprunt à l’arabe sèm qui signifie «poison, venin».
  • Askip (forme contractée): contraction de la locution «à ce qu’il paraît». En somme, «on raconte que», sans preuve aucune.
  • Hass (n. fém.): «la crise, la misère, le chaos». Ce mot arabe renvoie au bruit de l’enfer. Quand c’est la hass, c’est la misère et, plus familièrement, c’est la merde…
  • Marave (verbe): «tuer» ou «battre, frapper». Ce verbe vient du romani, une langue plurimillénaire originaire d’Inde du Nord.